Rose Latulipe

Rose

L’histoire de Rose Latulipe est aussi terrifiante que mystérieuse. Même si elle remonte au XVIIIème siècle, le destin tragique de cette jeune fille alimente encore aujourd’hui l’imaginaire collectif au Québec. C’était autour de l’an 1700. Pour ceux qui connaissent le petit village de Cloridorme, en Gaspésie, nul besoin de préciser l’allure de ce trou perdu plus longuement. Mais faisons-le quand même! Entre mer et montagnes, imaginons un petit amoncellement de cabanes hospitalières qui abritaient quelques familles de pêcheurs et de villageois, heureux de vivre et de défricher l’Amérique. À Cloridorme, qui ne s’amusait pas risquait de trouver le temps long. La petit Rose Latulipe préféra se ranger du côté des ludiques de ce monde. Elle profitait de chaque moment de bonheur qui s’offrait à elle. Plus que tout, elle aimait danser. De plus, Rose avait la peau blanche et un joli visage d’ange. Son corps s’élançait en manière de grand mannequin, dressé sur de longues jambes fines. Elle faisait l’envie de tous les garçons des environs. Son père lui vouait un amour inconditionnel; il aurait tout fait pour elle. Il veillait à satisfaire le moindre de ses besoins afin qu’elle soit heureuse à chaque instant. Aussi, quand vint le temps d’accorder la main de sa fille a un étranger, monsieur Latulipe s’assura que le jeune aspirant réponde à toutes ses exigences, et la liste était longue...

N’en demeure pas moins que ce qui se produisit cette nuit-là, nul n’aurait pu même l’imaginer. Pourtant cette histoire est bien réelle, croyez-moi, bien que la réalité ait largement dépassé la fiction. Pour cette occasion spéciale de Mardi gras, Rose demanda à son père d’organiser un grand bal. Mais monsieur Latulipe se dit à ce moment que, pour cette soirée, les festivités devaient se terminer à une heure raisonnable. "Je veux bien ma fille, répliqua le bonhomme, mais nous devrons fermer la boutique avant que minuit sonne." Rose se dit qu’une courte veillée ferait bien son affaire, temps que le village au grand complet puisse bien s’amuser. Grand bien leur fasse ! Encore fallait-il respecter la période de carême qui allait débuter.

Dans cette contrée lointaine du Québec, les nuits sont longues. La tradition suggérait aux gens qui travaillaient dur de se laisser aller, de se dégourdir un peu le soir venu. On dansait volontiers sur les airs du violoneux, ou encore on écoutait les légendes, les contes et les autres histoires fantastiques du conteur désigné du coin. Bien entendu, peu de gens savaient lire, mais tous avaient besoin de se divertir!

Pour l’occasion spéciale, monsieur Latulipe invita le fiancé de sa fille. Il s’agissait d’un honnête jeune homme, un peu maladroit, affublé de quelques habitudes avaricieuses, mais un type bien, tout de même, voire un grand sec plein de bonne volonté, mais avec peu d’ambition. Toujours est-il que l’aspirant ne se pointa pas seul. Il était accompagné d’une bande de bons vivants, tous des connaissances ou des proches, des gens du village, puisque la nouvelle courait très vite a Cloridorme et nul n’ignorait que le père Latulipe organisait des veillées à l’emporte-pièce. La soirée allait rondement. Les violoneux du village berçaient leur archet et tapaient du pied comme des diables. La broue dans le toupet, ils fredonnaient des mélodies dansantes avec entrain et vigueur, et tous s’en réjouissaient grandement. Et passe par-ci et passe par-là, Rose Latulipe s’en donnait à cœur joie dans la mêlée. Et puis Gabriel, le fiancé de Rose, se cantonnait dans sa timidité, regardant la compagnie s’épivarder comme une andouille. Mais la jeune fille, quant à elle, ne portait pas attention à la solitude de son prétendant: elle dansait jusqu’à perdre pied. Mais ce que vous êtes sur le point de lire, chers amis, me donne le frisson rien que d’y penser. Je vous le raconte tant bien que mal, puisque mon rôle me le suggère, en espérant que vous y trouverez votre... conte ! Toujours est-il que, dans la cohue et le tapage, on entendit cogner fort à la porte de la cabane de Latulipe. Le bonhomme s’empressa de quitter la compagnie quelques instants, le temps d’aller ouvrir. Mais qui donc pouvait bien se pointer sans invitation à pareille heure ? Car chez les Latulipe, on avait oublié le coup de minuit depuis longtemps déjà. Lorsque s’entrouvrit la porte d’entrée, on vit un étrange personnage tout vêtu de noir apparaitre dans la tempête qui faisait rage. Il s’agissait d’un beau jeune homme au regard ténébreux avec de longs vêtements noirs. Latulipe nota un petit quelque chose d’étrange dans ses yeux. On eut dit que quelqu’un d’autre regardait à travers la vitre de ses pupilles.

- Que puis-je pour vous mon bon ami? lui dit Latulipe.

- Pardonnez-moi de m’imposer de la sorte à l’improviste, cher monsieur, mais, comme je m’amenais dans le coin, j’ai entendu chanter et fredonner et j’étais curieux de voir ce qui se passait chez vous. Vous semblez tous avoir beaucoup de plaisir à ce que je vois. Si ce n’est pas trop impoli, puis-je me joindre à vous, mon bon monsieur ? J’aimerais bien me divertir aussi.

- Allez donc mon garçon, dégrayez-vous tout de suite! Profitez de cette soirée en notre compagnie. Je vais demander à quelqu’un d’aller conduire votre monture à la grange.

Le bonhomme lui proposa de se dévêtir et lui servit un verre de Vespreto sur le champ. Pendant ce temps, un gringalet se chargea du cheval de l’étranger. L’animal dégageait une chaleur effroyable et était une puissante bête d’une hauteur démesurée, au poil très noir et luisant, chacun de ses pas s’enfonçait profondément dans le sol et faisait fondre la neige. Sa respiration donnait la trouille, son regard donnait la trouille, ses coups de queue donnaient la trouille. C’est vous dire! Certes, on n’avait jamais vu pareille monture aux alentours… On se dépêcha d’en informer Latulipe, car la visite de cet étranger n’annonçait rien de bon.

Curieusement, l’inconnu refusa de se dévêtir d’un poil. Les demoiselles ne manquaient pas de remarquer l’élégance de cet homme, sa prestance, ses vêtements, ses gants... Pendant que ces jeunes femmes s’attardaient à l’allure de l’invité, les hommes, quant à eux, admiraient plutôt la majestueuse monture qui se dirigeait à la grange en dégageant beaucoup de fumée.

Qu’à cela ne tienne! Les violoneux se remirent au travail immédiatement et tous reprirent les festivités, à la grande joie de Rose. Bien que le bel inconnu fit l’envie de toutes les demoiselles de la maison, c’est à notre héroïne que le jeune homme proposa une danse. Avec ses yeux perçants et menaçants, il l’avait dans sa mire. Les deux jeunes gens passèrent une bonne partie de la soirée à danser des reels et des cotillons, et la belle Rose en oublia son fiancé esseulé qui supportait tant bien que mal la veillée, accoudé contre une table. Sacré Gabriel ! Il avait beau boire un coup avec les copains, le prétendant passa le temps en jalousant le beau jeune homme qui s’était emparé de sa fiancée. Si les convives avaient tous oublié que, sur le coup de minuit, le mercredi des Cendres s’annonçait à eux, le bonhomme Latulipe, quant à lui, s’en souvenait très bien. Pendant que Rose, atteinte d’une véritable frénésie, virevoltait dans tous les sens au bras de son prince d’un soir, les douze coups d’horloge se firent entendre. Au signe du regard sérieux de Latulipe, les violoneux s’arrêtèrent immédiatement de jouer. Les fêtards se retirèrent du plancher de danse et le calme gagna la cabane. Tous s’arrêtèrent, sauf Rose qui continuait à danser sans musique, comme une folle. Latulipe lui ordonna de cesser son manège et elle s’immobilisa d’un coup sec. Elle fit un geste pour se dégager de son partenaire mais l’inconnu la prit par le bras. "Dansons encore un peu ma jolie, lui dit-il avec un sourire narquois en coin. "Rose était subjuguée par le timbre de sa voix, par les flèches que lui envoyaient ses yeux perçants et brillants. Même si elle voulut se défaire de cet effroyable personnage, elle n’eut d’autre choix que de se laisser porter, hypnotisée, voire subjuguée par le charme magique de son partenaire. Tel un fanfaron, il saisit d’une main un verre remplit d’alcool laissé sur une table et s’écria d’une voix terrible :"je bois à la santé de Satan!" Le jeune homme prit une gorgée, et au même moment, ses yeux lancèrent des faisceaux lumineux dans toute la pièce, repoussant les invités complètement effrayés. Il poussa un grondement terrifiant qui se mêla aux cris et aux hurlements des convives. Puis il se pencha vers Rose et l’embrassa violemment malgré la flamme bleue qui jaillissait de sa bouche.

Mais le bonhomme Latulipe avait la foi. Convaincu d’avoir à faire au diable en personne, il somma le gringalet d’aller chercher le curé qui, heureusement, habitait à quelques pas. Comme un brave homme, le curé arriva chez Latulipe en courant à pleines jambes. Il interpella la Bête d’un ton autoritaire :"lâche cette jeune fille, Satan ! Je te l’ordonne!" Le regard de l’étranger se tourna vers le prêtre qui lui montra aussitôt sa croix bénie pour le chasser de la maison. Le diable poussa alors un cri terrible et s’effaça de l’endroit comme un fantôme, produisant une fumée noire et épaisse. Dans la cabane de Latulipe, il était impossible de voir où était passé celui qui s’y était introduit à l’improviste, pas plus que son cheval qui avait disparu de l’écurie.

Grandes peurs et misères à Cloridorme ! Le curé du village réussit à chasser Satan des environs, mais la maison de Latulipe prit dès lors en feu. Le lendemain matin, aux aurores, on ne vit que des cendres et de la fumée qui s’échappaient encore du brasier tout chaud. Croiriez-vous, cher lecteur, chère lectrice, que le sort de la pauvre Rose diffère ici de la version originale de la légende ? Et bien oui ! Mais vous pouvez vous fier à ce qui suit parce que c’est la vérité pure, celle qui tient depuis près de trois cent ans. Gabriel, qui assista comme tous les autres à la scène d’épouvante, pratiquement mort de peur lui-même, trouva sa fiancée le lendemain. Après une nuit qui s’était éternisée tant le choc était grand, il aperçut sa fiancée vieillie de cinquante ans, la peau ridée, les cheveux cendres comme les vestiges de la cabane qui gisait au beau milieu du village. La brulure que lui avait infligée Satan était encore vive, mais le choc d’avoir fait sa connaissance la faisait souffrir encore davantage... Son esprit affaibli avait peine à se manifester ce matin-là, tant le diable l’avait écorché. Le bonhomme Latulipe avait de la difficulté à le croire, lui qui adorait tant sa fille et qui l’avait vue grandir depuis sa tendre enfance.

Quelques jours plus tard, Rose Latulipe rendit l’âme, comme si le diable la lui avait volée en l’embrassant. Mais n’allez surtout pas croire qu’elle l’avait vendue !

Les grandes légendes québécoises : redécouvrez ces histoires qui ont marqué notre imaginaire, Gaston Gendron

Cloridorme

Commentaires (1)

M Coulombe
  • 1. M Coulombe | 18/09/2017
Pour ceux qui connaissent le petit village de Cloridorme, en Gaspésie, nul besoin de préciser l’allure de ce trou perdu plus longuement.

plus méprisant.....il faudra chercher éternellement.

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