Les autres hommes

Autres hommes

Donne un peu, tu recevras beaucoup.

Les Mauvais-Esprits prennent toujours un aspect incongru et leurs méfaits sont innombrables. Toujours redoutables, ils cachent une kyrielle de maléfices que le Peau-rouge craint et s’ingénie à combattre.

L’orage, cause d’inondations, représente un réel danger. La foudre précédée d’éclairs allume les feux de forêt. Le tonnerre assourdissant terrorise car il est la voix menaçante des Mauvais-Esprits de l’Univers. La bourrasque tumultueuse détruit les moissons et fait fuir le gibier. Pour éviter ces calamités avant qu’elles ne se produisent, il faut les neutraliser en utilisant bien souvent la ruse.

Les offrandes destinées à apaiser les éléments sont courantes dans les communautés Peaux-Rouges, et leurs membres sacrifient à leur façon pourvu qu’un Bon-Esprit leur en donne les moyens, ou les prévienne d’un danger imminent.

A ce sujet, une légende recueillie dans la tribu des Mandan met en évidence une curieuse représentation du déluge de l’Ancien Testament de la religion chrétienne. Tous les ingrédients sont présents : la montée des eaux, le rameau d’olivier et Noé, représenté par un homme à la peau recouverte d’argile blanche.

Cette étrange affaire se passa dans la tribu des Mandan, à la Lune-de-la-Belle-Saison, en cette deuxième partie du jour où le soleil se couche derrière la haute montagne.

Tout laissait croire que cette journée serait semblable aux autres quand soudain les chiens se prirent à hurler.

Un guetteur arriva et se mit à crier :

- Voici le Seul-Homme ! Il vient par la grande plaine !

Des hurlements fusèrent de partout et chacun se prépara comme pour un combat. Les chiens furent muselés et les poneys parqués dans les enclos. Les guerriers saisirent leur arc et leurs flèches et se postèrent sur une ligne en direction du soleil couchant. Les femmes, les enfants et les vieillards grimpèrent sur le toit des cabanes pour assister à la rencontre, afin de mieux la commenter plus tard.

A l’extrémité de la plaine là ou l’herbe se couche sous le vent, apparut un être extraordinaire. A n’en pas douter, il s’agissait d’un homme, mais il ne ressemblait en rien aux autres Mandan. Bien qu’il courut sur ses deux jambes comme les autres Indiens, son corps à peu près nu, entièrement recouvert d’argile, laissait croire qu’il avait la peau blanche. Sur la tête, il portait deux dépouilles de corbeaux, et quatre peaux de loup blanc pendaient sur ses épaules.

Bientôt, cette créature franchit les limites du camp et se dirigea vers la cabane centrale. Le chef de la tribu en sortit et lui demanda :

- Qui es-tu donc pour avoir cette apparence, ne vois-tu pas que tu effraies les chiens, les chevaux et les enfants ?

La créature répondit :

- Je suis Nu-Mohk-Muck-a-Nah, le Seul-Homme! Je vous apporte la Nouvelle.

Rassurés, les femmes et les vieillards descendirent des toits des habitations. Tous s’approchèrent. Tous voulurent toucher le Seul-Homme afin d’imprégner les doigts de l’argile qui recouvrait sa peau, car ils savaient qu’il s’agissait d’une substance sacrée.

Le Seul-Homme ne parlait pas le langage des Mandan, cependant chacun le comprenait tant les sons sortant de sa bouche étaient mélodieux. Le sorcier voulut l’inviter sous sa hutte. Mais le Seul-Homme prit un air dégouté et décréta :

- Je suis une créature habituée à plus de confort. Il m’est impossible de m’asseoir en un tel lieu. Cette cabane sent mauvais et le sol en est si dur que mon derrière en deviendrait calleux.

- Qu’importe, décida le sorcier, nous allons nettoyer cet abris en ton honneur et le rendre plus vivable.

Le sorcier appela ses femmes. Celles-ci réunirent des branches de saule et balayèrent. Puis, elles répandirent des fougères sur le sol et tapissèrent les murs de plantes aromatiques.

Après avoir minutieusement inspecté les lieux, le sorcier interrogea :

- Es-tu enfin satisfait ou veux-tu que nous te bâtissions une autre maison ?

- Celle-ci conviendra, dit le Seul-Homme.

Et il entra sous la hutte du sorcier.

Le Seul-Homme fuma trois pipes. Lorsque le tabac de la dernière fut entièrement consumé, il décida :

- Je peux maintenant procéder à la Grande-Médecine. Amassez des crânes d’hommes et de bisons sur la place du village. Allumez aussi un feu avec des branches de chêne; cependant, je vais aller faire un tour, car je ne puis assister à ces vils préparatifs.

Ce travail dura toute la nuit, tandis que le Seul-Homme se rendait de hutte en hutte. Devant chacun d’elles, il appelait les occupants, qui sortaient et lui demandaient:

- Que veux-tu, toi, l’étranger, qui a une si bizarre couleur de peau? Es-tu fou pour importuner les gens de ce village en pleine nuit ? Tu épouvantes nos jeunes et tu inquiètes nos chiens et nos poneys.

A tous, le Seul-Homme répondit :

- Une terrible catastrophe a eu lieu de l’autre côté de la montagne. Il a plu si abondamment que l’eau a recouvert la terre. Je suis le seul homme sauvé du déluge. Une grenouille m’avait prévenu du cataclysme et m’avait engagé à construire un grand canoë. Grâce à cette embarcation j’ai pu venir jusqu’ici. Sortez vite de vos cabanes et offrez-moi un outil aiguisé. Il sera sacrifié à l’eau. C’est avec un objet tranchant que j’ai construit le grand canoë.

Toute la nuit, les Mandan réunirent couteaux, haches et lances, et les déposèrent dans la hutte du sorcier. Le soir, la cabane était si encombrée que le sorcier dut aller se réfugier chez sa troisième femme. Heureusement, elle vivait chez des parents qui avaient une maison à l’orée du village.

A la fin de cette fameuse nuit, personne n’aurait pu dire où avait dormi le Seul-Homme. La veille, dès la tombée du soir, chacun avait rentré ses chiens à l’intérieur de sa cabane et s’était barricadé. Un animal ayant passé la nuit dehors aurait pu apprendre à un être humain où avait reposé le Seul-Homme.

Au matin, le personnage extraordinaire plaça les Mandan en cercle autour de lui et leur dit :

- J’espère que personne n’a omis de placer un outil tranchant dans la hutte du sorcier. Si un seul d’entre vous ne l’a pas fait, le déluge franchira le sommet de la montagne, l’eau inondera entièrement cette contrée et aucun de vous n’en réchappera.

Les Indiens s’écrièrent qu’aucun d’eux n’avait pêché par avarice.

- Dans ce cas, vous ne risquez rien et c’est bien ainsi, conclut le Seul-Homme.

Puis, il exhiba un rameau et le tendit au sorcier.

- Cette branche d’olivier vous rappellera mes paroles. Je l’ai cueillie de l’autre côté de la montagne avant la montée des eaux.

Le sorcier rangea précieusement la plante-médecine sous sa hutte. Le Seul-Homme dit encore :

- Il me faut partir maintenant. Placez sur mon dos les armes destinées à l’offrande. Je dois aller au plus vite les jeter dans la mer pour apaiser les éléments.

Le tas était impressionnant. Une lune fut nécessaire afin de fixer solidement le chargement.

À la fin du dernier jour, il ne resta plus aucun objet aiguisé dans la hutte du sorcier. Le Seul-Homme portait sur ses épaules le poids de trois bisons. Mais la créature à la peau recouverte d’argile était très résistante : dans ses veines coulait la sève du sequoia géant !

- Tout est-il bien en placé ? demanda-t-il une dernière fois. Je ne dois absolument rien perdre en route.

Le sorcier affirma que chaque objet était parfaitement arrimé.

- C’est bon ! dit alors le Seul-Homme.

Et, de sa longue et souple foulée, il s’éloigna...

Lorsqu’il ne fut plus qu’un petit point à l’horizon, le sorcier déclara :

- Mes frères, la fête est terminée. Nous la renouvellerons tous les ans à pareille époque pour commémorer le passage du Seul-Homme dans notre tribu.

Depuis, l’évènement est devenu une grande cérémonie qui donne lieu à de fastueuses réjouissances. Car aucun des Indiens n’avait menti. Tous avaient participé à l’offrande et jamais le déluge ne s’abattit sur la contrée.

Mille ans de contes, Indiens d'Amérique du Nord, Ka-Be-Mud-Be et William Camus

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