Contes et légendes du Québec
La hère
- Par hailwidis
- Le 05/09/2015
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- Dans Contes et légendes du Québec

Egalement appelée « bête à grand’queue », la hère était autrefois aperçue surtout autour des camps de bûcherons, dans le Nord du Québec. Toutefois, elle aurait aussi été vue en 1912 en plein jour près de l’ancien manoir de Dautraye, à Lanoraie, par un dénommé Pierriche Desrosiers. Incapable de décrire nettement l’animal, ce dernier rapporta néanmoins qu’il était pourvu d’une formidable queue poilue et rouge de deux mètres de long.
D’autres témoins ayant entrevu la créature prétendent qu’elle est difficile à cerner puisqu’elle est apparemment la dernière représentante de son espèce. On raconte que, sans père ni mère, elle est issue du monde des ténèbres et aurait été créée dans le seul but de tourmenter les êtres vivants. La hère ne se montrerait délibérément que tous les cinquante ans, lorsque la nuit est particulièrement noire et qu’un orage déchire le ciel. Ceux qui jadis ont croisé son regard ont disparu dans la seconde, sans laisser de traces. On dit encore que les chasseurs audacieux qui ont osé la poursuivre se sont eux aussi volatilisés dans les bois sans que quiconque puisse expliquer ce qui leur était arrivé.
Cette bête unique, dont seule la queue pourrait nous permettre de l’identifier, rôde toujours dans les grandes forêts du Nord. Son habileté à se dissimuler dans les bois tient au fait qu’elle se fond dans son environnement. Malheureusement, elle constitue encore aujourd’hui une menace sérieuse pour ceux et celles qui s’aventurent en forêt. Chaque été, on dénombre plusieurs disparitions de campeurs imprudents. Bien que les autorités s’efforcent de nier l’implication d’une créature telle que la hère dans ces mystérieuses disparitions, il est clair pour les membres de différentes société de cryptozoologie à travers le monde qu’une telle bête existe bel et bien dans les grandes étendues du Québec.
La hère serait peut-être la dernières représentante de la race des « esprits de la Terre » appelés communément « ogres-serpents », qui peuplaient anciennement tout l’Ouest de l’Amérique. La tradition orale des Sioux met régulièrement en scène cette créature qui, très sensible à la dégradation de son milieu de vie, aurait migré vers le Nord dès les débuts de l’industrialisation étasunienne.
Créatures fantastiques du Québec .1, Bryan Perro

Le trésor du buttereau
- Par hailwidis
- Le 05/09/2015
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- Dans Contes et légendes du Québec

Adapté d'un récit populaire de Gaspésie et des îles de la Madeleine.
Toutes les côtes du Saint-Laurent ont été témoins de nombreux naufrages et de navigation suspecte. En effet, il y avait des pirates autrefois même au Québec ! La tradition orale veut qu'il arrivait que des poursuites ou des tempêtes empêchent les pirates d'emporter leur butin à bord. Alors, on enfouissait les trésors sous terre dans un lieu isolé avec l'idée de revenir le chercher plus tard. Pour garder le trésor, le capitaine du navire faisait tirer les matelots à la courte paille. Il tranchait la tête de celui qui était ainsi désigné et on l'enterrait à côté du coffre pour qu'il veille à ce que personne ne vienne s'en emparer. Aux îles de la Madeleine, de nombreuses histoires circulent qui racontent les aventures de plusieurs téméraires qui tentèrent de s'approprier des trésors enfouis par les corsaires. Les buttes et les buttereaux sont des collines sans arbres.
Il était une fois, un jeune garçon, Étienne Lapierre, qui habitait aux îles à quelques pas de la mer et qui n'avait peur de rien. Quand il n'allait pas aider les pêcheurs qui rentraient avec leurs prises au quai, il allait se promener sur les buttes rondes de l'île du Havre-aux-maisons et il explorait les petits bois de conifères qui résistaient au vent furieux de ce pays. Un jour qu'il arpentait une butte en regardant la mer, il vit venir vers la côte un bateau qu'il ne connaissait pas. Il n'avait pas l'allure des goélettes de pêche qui vont, en saison, pêcher le hareng ou le homard.
Étienne regarda le bateau approcher et se diriger vers une petite baie protégée, cachée par un buttereau escarpé. Il alla se cacher derrière un rocher et attendit. Bientôt, le bateau accosta. Étienne comprit en voyant les matelots et en les écoutant parler qu'ils n'étaient pas des pêcheurs des îles ni du Cap Breton mais bien des pirates !
Il se cacha encore mieux entre deux gros rochers et observa leurs mouvements. Une chaloupe fut mise à la mer avec trois marins qui transportaient un gros coffre qui semblait lourd. Les trois marins accostèrent et Étienne vit qu'ils avaient aussi une pioche et une pelle avec eux.
Ils escarpèrent le buttereau et l'un d'eux se mit à piocher. Ils piochèrent à tour de rôle et creusèrent un trou qui semblait bien grand au petit Étienne. Bien à l'abri dans les rochers, il tressaillait de peur car il avait compris que ces gens allaient sans doute enfouir le coffre dans la terre du buttereau voisin et que sans aucun doute, celui-ci contenait un trésor. Ah ! Si l'on avait le malheur de le surprendre, il n'était pas mieux que mort !
Et la suite confirma ses doutes. Tout d'un coup, l'un des marins sortit un grand couteau et dans le plus parfait silence, il trancha le cou de l'autre. La tête, elle, dégringola sur les rochers abrupts et tomba dans la mer. Aussitôt les deux qui restaient saisirent le corps sans tête et le déposèrent au fond du trou avec le coffre. Étienne fut tellement surpris de ce qu'il vit qu'il resta figé dans l'horreur, seuls les battements de son cœur témoignaient qu'il était encore en vie. Les deux hommes remplirent le trou avec de la terre et des cailloux, sans dire un mot. Puis, quand le buttereau eut repris son aspect habituel, le plus grand des deux hommes qui portait un grand chapeau posa sur le monticule une grosse roche et dit à son compagnon :
- Maintenant, c'est fait. Le trésor est en sécurité.
- Mais il est bien gardé par un gardien sans tête, est-ce bien ?
- Sans aucun doute, le Diable se chargera de faire fuir quiconque aurait la hardiesse de creuser ici. Il fera sortir l'homme sans tête de terre...
Le compagnon frissonna. Le soleil était couché depuis longtemps et bientôt il ferait nuit. Les deux hommes jetèrent un dernier coup d'œil à l'endroit où ils avaient enfoui leur butin et descendirent vers la chaloupe pour repartir vers le bateau. Étienne entendit distinctement le plus grand, qui devait être le capitaine, dire :
- Quand le coq labourera et que la poule hersera, le trésor pourra être levé. Mais pas avant ! Et personne ne pourra rien entreprendre autrement.
- On reviendra dans un an ou deux quand on aura fini les tournées dans le golfe, répliqua son compagnon.
Et les deux hommes quittèrent le rivage.
Étienne mit du temps avant de reprendre ses esprits et de sortir de sa cachette. Il faisait nuit noire lorsqu'il rentra chez lui. Il ne souffla mot à personne de son secret. Il n'oubliait pas les mots qu’il avait entendu.
Le temps passa, les saisons se succédèrent et Étienne allait souvent rôder non loin du buttereau pour voir si la terre était remuée et si l'on était venu lever le trésor. Mais rien ne semblait avoir bougé et la grosse pierre était toujours à sa place. De temps en temps, pour ne pas oublier, Étienne répétait : « Quand le coq labourera et la poule hersera », en attendant son heure.
Dans les villages de pêcheurs de toute l'île du Havre-aux-maisons, des rumeurs commençaient à circuler à l'effet que l'on avait vu errer un homme sans tête la nuit sur le buttereau. L'effet fut instantané : on ne sortit plus après le coucher du soleil. Les gens savaient bien ce que ce phénomène voulait dire : un trésor avait dû être enfoui là avec son gardien. Et c'était ce pauvre bougre qui, possédé par le Diable, tentait de se dénicher une meilleure sépulture.
Bientôt, toute l'île parlait du fantôme du buttereau. Le curé alla en procession avec quelques paroissiens bénir le lieu maudit, mais l'homme sans tête continua d'errer au bord des falaises. Étienne tenta à plusieurs reprises de soulever la grosse pierre sur le buttereau. Mais on aurait dit qu'elle avait tripler sa masse : on ne pouvait la bouger. La terre tout autour était devenue si compacte à cause des pluies et des neiges, qu'elle était dure comme du ciment, et aucune pioche, aucune pelle n'auraient pu l'entamer.
Puis, un jour, Étienne qui avait dix-huit ans décida que le temps était venu d'agir. Il confia son secret à son frère en qui il avait une confiance absolue. Et les deux se mirent à l'œuvre.
Ils choisirent d'abord, dans la basse-cour, un coq et une poule bien grasse. Puis, étant adroits de leurs mains, ils fabriquèrent une charrue, miniature bien sûr, et une herse de format réduit. Leur père, qui voyait faire, était exaspéré par leurs enfantillages.
- Vous feriez mieux d'empiler le foin dans la baraque au lieu de jouer comme des enfants.
- Vous allez voir, mon père, que nos jeux vont être utiles, répliqua Étienne.
- Attendez encore un jour et vous aurez une belle surprise, renchérit son frère.
Enfin, tout fut prêt. Un soir, Étienne et son frère s'en allèrent en cachette à la dune du Sud avec le coq, la poule et leur attirail. Ils se rendirent sur la plage, attelèrent le coq et lui firent labourer un bon petit carré de sable, ce qu'il fit très bien. Ensuite, ils attelèrent la poule à la herse et, à son tour, elle hersa la portion que son compère venait de labourer.
De retour à la maison, ils dirent à leurs parents :
- Maintenant, venez avec nous. Il est temps d'aller lever le trésor du buttereau ?
- Quoi ? fit la mère. Le trésor du buttereau ? Vous allez nous faire mourir de peur !
- Avec le corps sans tête qui errait encore hier au soir ! s'écria le père.
- Le fantôme ne nous fera pas de mal. Nous en sommes sûrs.
Le père et la mère se demandaient si leurs deux fils n'étaient pas un peu fous mais ils consentirent à les suivre au buttereau. Arrivés là, Étienne commença par enlever la grosse pierre ce qu'il fit sans aucune difficulté. Puis, ils se mirent tous les deux à creuser la terre meuble et bientôt ils touchèrent quelque chose de très dur. C'était le coffre !
La nuit arrivait et les parents redoutaient l'apparition du corps sans tête ; mais les garçons, trop occupés par leur tâche, ne s'en souciaient guère.
Ils n'eurent aucun mal à déterrer le coffre qu'ils transportèrent séance tenante dans leur logis. Ils allumèrent la lampe et déposèrent leur fardeau au milieu de la cuisine.
Étienne ouvrit le couvercle. Le coffre était rempli de pièces d'or et d'argent. Il y avait là une fortune. Étienne et sa famille n'en croyait pas leurs yeux. Ils ne savaient pas très bien ce qu'on doit faire quand on est riche. Alors, ils allèrent se coucher.
Le lendemain matin, au lever, la mère trouva sur la galerie un squelette sans tête allongé sur le banc. Un billet auprès de lui disait : « Enterrez-moi au cimetière. Ma tâche est accomplie. »
La famille Lapierre, qui n'était pas mesquine, partagea ses biens avec tous les gens de l'île et l'on parla pendant de longues années encore du fameux trésor du buttereau qu'Étienne Lapierre avait réussi à déterrer.
Mille ans de contes, Québec, Cécile Gagnon

Le bonhomme sept-heures
- Par hailwidis
- Le 05/09/2015
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- Dans Contes et légendes du Québec

La légende du Bonhomme Sept Heures veut que ce personnage, à moitié humain et à moitié maléfique, enlève les enfants qui, s'amusant à l'extérieur, auraient trop tardé à retourner chez eux avant qu'il ne soit 7 heures du soir. Ces enfants ne seraient jamais retrouvés.
Ce personnage maléfique qui hante les routes de campagne, les grottes profondes et les villages reculés est la version québécoise du croquemitaine ou du père Fouettard de certains pays d’Europe. Aux Etats-Unis, il porte le nom de Boogeyman et on entend parler de lui partout où il y a des enfants.
Entouré de mystère, le bonhomme Sept-Heures, que l’on représente parfois coiffé d’un chapeau noir et souvent sous les traits d’un affreux mendiant, porte en lui l’angoisse de la mort ainsi que la peur de la nuit. On dit que, le soir de la Toussaint, le bonhomme Sept-Heures, accompagné d’esprits de morts condamnés au purgatoire, entrait dans les maisons pour y observer les vivants. Tous invisibles, le voleur d’enfants et ses sbires profitaient de ces visites pour choisir leurs victimes, jetant de préférence leur dévolu sur les familles qui ne respectaient pas la solennité de la fête des morts.
Créatures fantastiques du Québec .2, Bryan Perro
Les autres hommes
- Par hailwidis
- Le 05/09/2015
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- Dans Contes et légendes du Québec

Donne un peu, tu recevras beaucoup.
Les Mauvais-Esprits prennent toujours un aspect incongru et leurs méfaits sont innombrables. Toujours redoutables, ils cachent une kyrielle de maléfices que le Peau-rouge craint et s’ingénie à combattre.
L’orage, cause d’inondations, représente un réel danger. La foudre précédée d’éclairs allume les feux de forêt. Le tonnerre assourdissant terrorise car il est la voix menaçante des Mauvais-Esprits de l’Univers. La bourrasque tumultueuse détruit les moissons et fait fuir le gibier. Pour éviter ces calamités avant qu’elles ne se produisent, il faut les neutraliser en utilisant bien souvent la ruse.
Les offrandes destinées à apaiser les éléments sont courantes dans les communautés Peaux-Rouges, et leurs membres sacrifient à leur façon pourvu qu’un Bon-Esprit leur en donne les moyens, ou les prévienne d’un danger imminent.
A ce sujet, une légende recueillie dans la tribu des Mandan met en évidence une curieuse représentation du déluge de l’Ancien Testament de la religion chrétienne. Tous les ingrédients sont présents : la montée des eaux, le rameau d’olivier et Noé, représenté par un homme à la peau recouverte d’argile blanche.
Cette étrange affaire se passa dans la tribu des Mandan, à la Lune-de-la-Belle-Saison, en cette deuxième partie du jour où le soleil se couche derrière la haute montagne.
Tout laissait croire que cette journée serait semblable aux autres quand soudain les chiens se prirent à hurler.
Un guetteur arriva et se mit à crier :
- Voici le Seul-Homme ! Il vient par la grande plaine !
Des hurlements fusèrent de partout et chacun se prépara comme pour un combat. Les chiens furent muselés et les poneys parqués dans les enclos. Les guerriers saisirent leur arc et leurs flèches et se postèrent sur une ligne en direction du soleil couchant. Les femmes, les enfants et les vieillards grimpèrent sur le toit des cabanes pour assister à la rencontre, afin de mieux la commenter plus tard.
A l’extrémité de la plaine là ou l’herbe se couche sous le vent, apparut un être extraordinaire. A n’en pas douter, il s’agissait d’un homme, mais il ne ressemblait en rien aux autres Mandan. Bien qu’il courut sur ses deux jambes comme les autres Indiens, son corps à peu près nu, entièrement recouvert d’argile, laissait croire qu’il avait la peau blanche. Sur la tête, il portait deux dépouilles de corbeaux, et quatre peaux de loup blanc pendaient sur ses épaules.
Bientôt, cette créature franchit les limites du camp et se dirigea vers la cabane centrale. Le chef de la tribu en sortit et lui demanda :
- Qui es-tu donc pour avoir cette apparence, ne vois-tu pas que tu effraies les chiens, les chevaux et les enfants ?
La créature répondit :
- Je suis Nu-Mohk-Muck-a-Nah, le Seul-Homme! Je vous apporte la Nouvelle.
Rassurés, les femmes et les vieillards descendirent des toits des habitations. Tous s’approchèrent. Tous voulurent toucher le Seul-Homme afin d’imprégner les doigts de l’argile qui recouvrait sa peau, car ils savaient qu’il s’agissait d’une substance sacrée.
Le Seul-Homme ne parlait pas le langage des Mandan, cependant chacun le comprenait tant les sons sortant de sa bouche étaient mélodieux. Le sorcier voulut l’inviter sous sa hutte. Mais le Seul-Homme prit un air dégouté et décréta :
- Je suis une créature habituée à plus de confort. Il m’est impossible de m’asseoir en un tel lieu. Cette cabane sent mauvais et le sol en est si dur que mon derrière en deviendrait calleux.
- Qu’importe, décida le sorcier, nous allons nettoyer cet abris en ton honneur et le rendre plus vivable.
Le sorcier appela ses femmes. Celles-ci réunirent des branches de saule et balayèrent. Puis, elles répandirent des fougères sur le sol et tapissèrent les murs de plantes aromatiques.
Après avoir minutieusement inspecté les lieux, le sorcier interrogea :
- Es-tu enfin satisfait ou veux-tu que nous te bâtissions une autre maison ?
- Celle-ci conviendra, dit le Seul-Homme.
Et il entra sous la hutte du sorcier.
Le Seul-Homme fuma trois pipes. Lorsque le tabac de la dernière fut entièrement consumé, il décida :
- Je peux maintenant procéder à la Grande-Médecine. Amassez des crânes d’hommes et de bisons sur la place du village. Allumez aussi un feu avec des branches de chêne; cependant, je vais aller faire un tour, car je ne puis assister à ces vils préparatifs.
Ce travail dura toute la nuit, tandis que le Seul-Homme se rendait de hutte en hutte. Devant chacun d’elles, il appelait les occupants, qui sortaient et lui demandaient:
- Que veux-tu, toi, l’étranger, qui a une si bizarre couleur de peau? Es-tu fou pour importuner les gens de ce village en pleine nuit ? Tu épouvantes nos jeunes et tu inquiètes nos chiens et nos poneys.
A tous, le Seul-Homme répondit :
- Une terrible catastrophe a eu lieu de l’autre côté de la montagne. Il a plu si abondamment que l’eau a recouvert la terre. Je suis le seul homme sauvé du déluge. Une grenouille m’avait prévenu du cataclysme et m’avait engagé à construire un grand canoë. Grâce à cette embarcation j’ai pu venir jusqu’ici. Sortez vite de vos cabanes et offrez-moi un outil aiguisé. Il sera sacrifié à l’eau. C’est avec un objet tranchant que j’ai construit le grand canoë.
Toute la nuit, les Mandan réunirent couteaux, haches et lances, et les déposèrent dans la hutte du sorcier. Le soir, la cabane était si encombrée que le sorcier dut aller se réfugier chez sa troisième femme. Heureusement, elle vivait chez des parents qui avaient une maison à l’orée du village.
A la fin de cette fameuse nuit, personne n’aurait pu dire où avait dormi le Seul-Homme. La veille, dès la tombée du soir, chacun avait rentré ses chiens à l’intérieur de sa cabane et s’était barricadé. Un animal ayant passé la nuit dehors aurait pu apprendre à un être humain où avait reposé le Seul-Homme.
Au matin, le personnage extraordinaire plaça les Mandan en cercle autour de lui et leur dit :
- J’espère que personne n’a omis de placer un outil tranchant dans la hutte du sorcier. Si un seul d’entre vous ne l’a pas fait, le déluge franchira le sommet de la montagne, l’eau inondera entièrement cette contrée et aucun de vous n’en réchappera.
Les Indiens s’écrièrent qu’aucun d’eux n’avait pêché par avarice.
- Dans ce cas, vous ne risquez rien et c’est bien ainsi, conclut le Seul-Homme.
Puis, il exhiba un rameau et le tendit au sorcier.
- Cette branche d’olivier vous rappellera mes paroles. Je l’ai cueillie de l’autre côté de la montagne avant la montée des eaux.
Le sorcier rangea précieusement la plante-médecine sous sa hutte. Le Seul-Homme dit encore :
- Il me faut partir maintenant. Placez sur mon dos les armes destinées à l’offrande. Je dois aller au plus vite les jeter dans la mer pour apaiser les éléments.
Le tas était impressionnant. Une lune fut nécessaire afin de fixer solidement le chargement.
À la fin du dernier jour, il ne resta plus aucun objet aiguisé dans la hutte du sorcier. Le Seul-Homme portait sur ses épaules le poids de trois bisons. Mais la créature à la peau recouverte d’argile était très résistante : dans ses veines coulait la sève du sequoia géant !
- Tout est-il bien en placé ? demanda-t-il une dernière fois. Je ne dois absolument rien perdre en route.
Le sorcier affirma que chaque objet était parfaitement arrimé.
- C’est bon ! dit alors le Seul-Homme.
Et, de sa longue et souple foulée, il s’éloigna...
Lorsqu’il ne fut plus qu’un petit point à l’horizon, le sorcier déclara :
- Mes frères, la fête est terminée. Nous la renouvellerons tous les ans à pareille époque pour commémorer le passage du Seul-Homme dans notre tribu.
Depuis, l’évènement est devenu une grande cérémonie qui donne lieu à de fastueuses réjouissances. Car aucun des Indiens n’avait menti. Tous avaient participé à l’offrande et jamais le déluge ne s’abattit sur la contrée.
Mille ans de contes, Indiens d'Amérique du Nord, Ka-Be-Mud-Be et William Camus
Le fantôme de l'érablière
- Par hailwidis
- Le 05/09/2015
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Adapté d'un conte populaire de la Beauce.
Quand la sève des érables se remet à couler au mois de mars, on doit la recueillir pour la faire bouillir et la transformer en sirop et en sucre. Autrefois, le bouilleur montait à son bois d'érables éloigné de la ferme et il passait souvent quelques semaines tout seul dans sa cabane pour accomplir sa tâche. Et l'on sait bien que les fantômes rôdent, la nuit, dans les érablières...
Chez nous, au Québec, le printemps c'est le temps des sucres. Dès le début de mars la vie reprend dans les érablières. On rouvre les « cabanes à sucre » et l'on s'apprête à faire la récolte de la sève des érables. Pendant cinq à huit semaines le cultivateur délaisse sa ferme pour venir à l'érablière fabriquer le sirop et le sucre d'érable.
Les érablières sont souvent assez distantes des fermes. C'est pourquoi, avant l'ère de l'automobile et de la motoneige, le sucrier partait avec le cheval et la charrette vers le « haut ». Il habitait l'érablière tout le temps qu'il fallait bouillir la récolte de sève. Mais bouillir n'est pas un travail de paresseux car il faut sans cesse alimenter le feu et surveiller la cuisson du sirop. S'arrêter en cours de cuisson signifie qu'il faut tout recommencer. Les sucriers préféraient souvent partir seuls pour ne pas être dérangés et finir le plus vite possible. Mais pendant les longues nuits passées à la cabane, ils étaient parfois victimes de tours joués par des sucriers voisins ou de bien étonnantes tromperies.
Une nuit que Baptiste Riverin « bouillait », il entendit une plainte venir de la cheminée : « Oh, Ooh, Oouh ! » « C'est le vent », se dit-il.
Une heure plus tard la plainte se fit de nouveau entendre plus forte et plus longue :
« Oh, oh, hou, ohouou, houoo ... »
Baptiste alla voir dehors, mais il ne vit aucune trace de pattes ou de pas dans la neige autour de la cabane.
« Sans doute un animal pris dans un piège », se dit-il, ne voulant pas donner à la peur la chance de l'envahir. Il revint à son sirop.
Mais voilà que la plainte devint un cri et qu'elle s'accompagna d'un grattement sonore dans la cheminée.
Pauvre Baptiste sentit ses cheveux se raidir. Pris d'une grande panique, il abandonna le poêle et le sirop et se sauva à toutes jambes. Il traversa l'érablière et s'enfuit à sa maison d'en bas. Il y passa une nuit pleine de cauchemars.
Au petit matin, il fallut bien retourner à la cabane à sucre. Il s'y rendit, remit le feu en marche et recommença à bouillir. La nuit venue la plainte sinistre se fit de nouveau entendre : « Oh, oh, ohouh... »
Baptiste Riverin, il faut le dire, n'avait pas la conscience tranquille. Tout au fond de lui-même il pensait : « C'est la voix du fantôme de Philémon Gamache. Je la reconnais ! »
Philémon Gamache était un voisin à qui il devait une somme d'argent assez rondelette. Mais le Philémon était mort pendant l'hiver et Baptiste s'était cru libéré de sa dette. Ce soir il comprit que le fantôme de Philémon ne le laisserait pas faire son sirop en paix. Baptiste essaya de travailler malgré les bruits ; les plaintes et les grattements se firent de plus en plus lugubres et persistants. Le fantôme de Philémon Gamache allait arriver par la cheminée et lui réclamer son dû !
N'y tenant plus, Baptiste se sauva encore une fois dans la nuit froide, vers le village où le protégeraient les vivants. Le lendemain, avant de remonter à l'érablière, Baptiste Riverin s'en alla chez la veuve Gamache payer sa dette sans en parler à personne. La veuve, ravie, accepta l'argent avec joie car elle en avait bien besoin et Baptiste, penaud, reprit le chemin de l'érablière. Il ralluma le feu, continua la cueillette de la sève et ne s'arrêta plus de bouillir jusqu'à la fin de la saison des sucres.
Il n’entendit plus ni plaintes ni grattements dans la cheminée. Puis, quand la sève s'arrêta de couler, Baptiste rangea ses seaux, ses goudrelles et ses chaudrons. Il entassa les bidons de sirop dans la charrette et vérifia l'état de la corde de bois.
Puis, en dernier lieu, le feu étant tout à fait éteint, il démonta le tuyau de la cheminée.
Savez-vous ce qu'il trouva dans le tuyau ?
Un gros hibou mort !
Mille ans de contes, Québec, Cécile Gagnon
Les sorciers de la Beauce
- Par hailwidis
- Le 05/09/2015
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- Dans Contes et légendes du Québec

De tous les sorciers qui ont existé au Québec, ceux de la Beauce furent à coup sûr les plus puissants et les plus craints à travers le territoire. D’une capacité extraordinaire à soumettre les forces naturelles et surnaturelles à leurs volontés, ces autorités mystérieuses du monde de l’invisible seraient toujours à l’œuvre sur les berges de la rivière Chaudière. Capables de nuire aussi bien aux hommes qu’aux animaux ou aux récoltes, ils ont souvent été vus à la recherche de trésors cachés. Sorciers de père en fils, les Beaucerons ayant hérité de ce fantastique savoir pouvaient jeter des sorts à quiconque intervenaient dans leurs malicieuses affaires.
On raconte qu’un très grand sorcier de Saint-Côme se mettait au lit, le soir, en compagnie d’un serpent. Par magie, l’animal se transformait en lingot d’or que l’homme n’avait plus qu’à recueillir sous son oreiller au lever du jour. D’autres, de Saint-Jules et de Saint-Joseph, manipulaient des crapauds afin de les transformer en pièces de monnaie.
Du côté de Saint-Théophile, des histoires rapportent qu’un célèbre sorcier utilisait des poules pour obtenir des faveurs. Pour cela, il maintenait la tête de l’oiseau sur une pierre et, à l’aide de son bec, y traçait à la craie blanche une description de l’objet de son désir. Il relâchait ensuit doucement la pression de sa main sur le cou de l’animal, qui demeurait immobile sur la grosse roche, comme hypnotisé par le rituel. Le temps que prenait la poule pour s’extirper de sa torpeur indiquait le nombre de jours, de semaines ou de mois nécessaires à la réalisation de ce vœu. On dit que c’est grâce à cette étrange cérémonie que le sorcier en question put épouser la plus belle fille de la Beauce.
Par ailleurs, on raconte qu’en 1943 un sorcier de Saint-Séverin aurait, à l’insu du curé, glissé cinquante-deux cartes à jouer sous l’autel de l’église avant de s’assurer que ce dernier chanterait la messe juste au-dessus d’elles. Après quoi l’ensorceleur aurait eu recours à quelques formules magiques qui finalisèrent l’envoûtement du jeu, et il aurait ainsi obtenu cinquante-deux vœux, divisés en quatre sphères distinctes : le cœur pour l’amour, le pique pour la vengeance, le trèfle pour l’argent, et le carreau pour la politique. Heureusement, ces vœux auraient été employés avec sagesse et parcimonie, ce qui évita sans doute de mettre le village sens dessus dessous.
Puis, à East Broughton, nombreux sont ceux qui ont affirmé avoir entendu parler de l’histoire de la petite bossue. Cette jeune femme avait réclamé l’intervention d’un sorcier afin qu’il la délivre de son handicap. L’homme accepta, et dès qu’il entra dans la maison de l’infirme, les images religieuses qui en ornaient l’intérieur se mirent à suinter ou à se détacher des murs.
A Beauceville, il était coutume de voir un homme traverser la rivière Chaudière à cheval sans que l’animal ou la voiture qu’il conduisait ne s’enfonçât dans l’eau. Ce célèbre sorcier arpentait aussi le rang de la Grand-ligne et possédait la capacité de transporter les gens d’un endroit à un autre par ses pouvoirs.
Bien que les années aient effacé des mémoires un grand nombre d’exploits des sorciers de la Beauce, il n’en demeure pas moins que plusieurs de leurs héritiers vivent toujours dans cette région et qu’en secret ils pratiquent encore des cérémonies occultes.
Créatures fantastiques du Québec. 1, Bryan Perro

La chasse-galerie
- Par hailwidis
- Le 05/09/2015
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- Dans Contes et légendes du Québec

La chasse-galerie est un moyen de transport qu’utilisaient jadis les bûcherons du Québec. Ceux-ci, souvent prisonniers pendant des mois sur les chantiers, imploraient Satan de leur venir en aide. Suivant un rituel précis, ils demandaient au démon de les porter dans un canot volant. Pour revoir parents, amis, femmes et enfants, pour passer Noël en famille ou simplement pour échapper à leur misérable solitude, ils auraient fait n’importe quoi.
Les conditions étaient simples. Il fallait s’abstenir de porter une croix, un scapulaire ou une médaille bénite, de prononcer le nom de Dieu ou de l’évoquer par un de ses sacrements et de toucher un clocher d’église en cours de route, et il fallait revenir avant l’aurore. Si l’une de ces conditions n’était pas respectée, Satan faisait tomber le canot et s’emparait des âmes de ses occupants.
Créatures fantastiques du Québec. 2, Bryan Perro
Le récit qui suit est basé sur une croyance populaire qui remonte à l'époque des coureurs des bois et des voyageurs du Nord-Ouest. Les «gens des chantiers» ont perpétué la tradition. J'ai rencontré plus d'un voyageur qui affirmaient avoir vu voguer dans l'air des canots remplis de «possédés» s'en allant voir leurs «blondes», sous les auspices de Belzébuth. Si j'ai été forcé de me servir d'expressions peu académiques, on voudra bien se rappeler que je mets en scène des hommes au langage aussi rude que leur difficile métier.
I
Pour lors, je vas vous raconter une rôdeuse d'histoire, dans le fin fil. Mais s'il y a parmi vous autres des lurons qui auraient envie de courir la chasse-galerie ou le loup-garou, je vous avertis qu'ils font mieux d'aller voir dehors si les chats-huants font le sabbat, car je vais commencer mon histoire en faisant un grand signe de croix pour chasser le diable et ses diablotins. J'en ai eu assez de ces maudits-là, dans mon jeune temps.
Pas un homme ne fit mine de sortir : au contraire, tous se rapprochèrent de la cambuse où le cook achevait son préambule et se préparait à raconter une histoire de circonstance.
Le «bourgeois» avait, selon la coutume, ordonné la distribution du contenu d'un petit baril de rhum parmi les hommes du chantier, et le cuisinier avait terminé de bonne heure les préparatifs du «fricot de pattes» et des «glissantes» pour le repas du lendemain. La mélasse mijotait dans le grand chaudron pour la partie de tire qui devait terminer la soirée.
Chacun avait bourré sa pipe de bon tabac canadien, et un nuage épais obscurcissait l'intérieur de la cabane, où un feu pétillant de pin résineux jetait cependant, par intervalles, des lueurs rougeâtres qui tremblotaient en éclairant, par des effets merveilleux de clair-obscur, les mâles figures de ces rudes travailleurs des grands bois.
Joe, le cook, était un petit homme assez mal fait, que l'on appelait généralement le bossu, sans qu'il s'en formalisât, et qui «faisait chantier» depuis au moins quarante ans. Il en avait vu de toutes les couleurs dans son existence bigarrée, et il suffisait de lui faire prendre un petit coup de jamaïque pour lui délier la langue et lui faire raconter ses exploits.
II
Je vous disais donc, continua-t-il, que si j'ai été un peu tough dans ma jeunesse, je n'entends plus risée sur les choses de la religion. Je vas à confesse régulièrement tous les ans, et ce que je veux vous raconter là se passait aux jours de ma jeunesse, quand je ne craignais ni Dieu ni Diable.
C'était un soir comme celui-ci, la veille du jour de l'an, il y a de cela trente-quatre ou trente-cinq ans.
Les camarades et moi, nous prenions un petit coup à la cambuse. Mais si les petits ruisseaux font les grandes rivières, les petits verres finissent par vider les grosses cruches, et, dans ces temps-là, on buvait plus sec et plus souvent qu'aujourd'hui. Il n'était pas rare de voir finir les fêtes par des coups de poings et des tirages de tignasse.
La jamaïque était bonne - pas meilleure que ce soir - mais elle était bougrement bonne, je vous le persuade!
J'en avais bien lampé une demi-douzaine de petits gobelets, pour ma part; et sur les onze heures, je vous l'avoue franchement, la tête me tournait, et je me laissai tomber sur ma robe de carriole pour faire un petit somme, en attendant l'heure de sauter à pieds joints, par-dessus la tête d'un quart de lard, de la vieille année dans la nouvelle, comme nous allons le faire ce soir sur l'heure de minuit, avant d'aller chanter la guignolée et souhaiter la bonne année aux hommes du chantier voisin.
Je dormais donc depuis assez longtemps, lorsque je me sentis secouer rudement par le boss des piqueurs, Baptiste Durand, qui me dit:
- Joe, minuit vient de sonner, et tu es en retard pour le saut du quart. Les camarades sont partis pour faire leur tournée, et moi je m'en vais à Lavaltrie voir ma blonde. Veux-tu venir avec moi?
A Lavaltrie! lui répondis-je, es-tu fou? Nous en sommes à plus de cent lieues. Et d'ailleurs, aurais-tu deux mois pour faire le voyage, qu'il n'y a pas de chemin de sortie, dans la neige. Et puis, le travail du lendemain du jour de l'an?
- Animal! répondit mon homme, il ne s'agit pas de cela. Nous ferons le voyage en canot d'écorce, à l'aviron, et demain matin, à six heures, nous serons de retour au chantier.
Je comprenais.
Mon homme me proposait de courir la chasse-galerie, et de risquer mon salut éternel pour le plaisir d'aller embrasser ma blonde au village. C'était raide. Il était bien vrai que j'étais un peu ivrogne et débauché, et que la religion ne me fatiguait pas à cette époque, mais vendre mon âme au Diable, ça me surpassait.
- Cré poule mouillée! continua Baptiste, tu sais bien qu'il n'y a pas de danger. Il s'agit d'aller à Lavaltrie et de revenir dans six heures. Tu sais bien qu'avec la chasse-galerie, on fait au moins cinquante lieues à l'heure quand on sait manier l'aviron comme nous. Il s'agit tout simplement de ne pas prononcer le nom du bon Dieu pendant le trajet, et de ne pas s'accrocher aux croix des clochers en voyageant. C'est facile à faire, et pour éviter tout danger, il faut penser à ce qu'on dit, avoir l'œil où l'on va, et ne pas prendre de boisson en route. J'ai fait le voyage cinq fois, et tu vois bien qu'il ne m'est jamais arrivé malheur. Allons, mon vieux, prends ton courage à deux mains, et, si le cœur t'en dit, dans deux heures de temps, nous serons à Lavaltrie. Pense à la petite Liza Guimbette, et au plaisir de l'embrasser. Nous sommes déjà sept pour faire le voyage, mais il faut être deux, quatre, six ou huit, et tu seras le huitième.
- Oui! Tout cela est très bien, mais il faut faire un serment au Diable, et c'est un animal qui n'entend pas à rire lorsqu'on s'engage à lui.
Une simple formalité, mon Joe. Il s'agit simplement de ne pas se griser et de faire attention à sa langue et à son aviron. Un homme n'est pas un enfant, que Diable! Viens, viens! Nos camarades nous attendent dehors, et le grand canot de la drave est tout prêt pour le voyage.
Je me laissai entraîner hors de la cabane, où je vis en effet six de nos hommes qui nous attendaient, l'aviron à la main. Le grand canot était sur la neige, dans une clairière, et avant d'avoir eu le temps de réfléchir, j'étais déjà assis dans le devant, l'aviron pendant sur le plat-bord, attendant le signal du départ. J'avoue que j'étais un peu troublé; mais Baptiste, qui passait dans le chantier, pour n'être pas allé à confesse depuis sept ans, ne me laissa pas le temps de me débrouiller. Il était à l'arrière, debout, et d'une voix vibrante il nous dit:
- Répétez avec moi!
Et nous répétâmes:
- Satan, roi des enfers, nous te promettons de te livrer nos âmes, si d'ici à six heures, nous prononçons le nom de ton maître et le nôtre, le, bon Dieu, et si nous touchons une croix dans le voyage. A cette condition, tu nous transporteras, à travers les airs, au lieu où nous voulons aller, et tu nous ramèneras de même au chantier. Acabris! Acabras! Acabram!....Fais-nous voyager par-dessus les montagnes.
III
A peine avions-nous prononcé les dernières paroles, que nous sentîmes le canot s'élever dans l'air à une hauteur de cinq ou six cents pieds. Il me semblait que j'étais léger comme une plume; et au commandement de Baptiste, nous commençâmes à nager comme des possédés que nous étions.
Aux premiers coups d'aviron le canot s'élança dans l'air comme une flèche, et c'est là le cas de dire, le diable nous emportait. Ça nous en coupait le respire, et le poil en frisait sur nos casques de chat sauvage.
Nous filions plus vite que le vent. Pendant un quart d'heure environ, nous navigantes au-dessus de la forêt, sans apercevoir autre chose que les bouquets des grands pins noirs.
La nuit était superbe; et la lune, dans son plein, illuminait le firmament comme un beau soleil du midi.
Il faisait un froid du tonnerre; nos moustaches étaient couvertes de givre; et cependant nous étions tous en nage. Ça se comprend aisément, puisque c'était le Diable qui nous menait; et je vous assure que ce n'était pas sur le train de la blanche.
Nous découvrîmes bientôt une éclaircie dans le lointain; c'était la Gatineau, dont la surface glacée et polie étincelait au-dessous de nous comme un immense miroir. Puis, petit à petit, nous aperçûmes des lumières dans les maisons d'habitants; puis des clochers d'église qui reluisaient comme des baïonnettes de soldats, quand ils font l'exercice sur le Champ-de-Mars de Montréal.
On passait ces clochers aussi vite que les poteaux de télégraphe, quand on voyage en chemin de fer. Et nous filions toujours comme tous les diables, sautant par-dessus les villages, les forêts, les rivières, et laissant derrière nous comme un traînée d'étincelles. C'est Baptiste, le possédé, qui gouvernait, car il connaissait la route, et nous arrivâmes bientôt à la rivière des Outaouais, qui nous servit de guide pour descendre jusqu'au lac des Deux-Montagnes.
- Attendez un peu! cria Baptiste. Nous allons raser Montréal, et nous allons effrayer les coureux qui sont encore dehors à cette heure-cite. Toi, Joe, là, en avant, éclaircis-toi le gosier, et chante-nous une chanson sur l'aviron.
En effet, nous apercevions déjà les mille lumières de la grande ville, et Baptiste, d'un coup d'aviron, nous fit descendre à peu près au niveau des tours de Notre-Dame. J'enlevai ma chique pour ne pas l'avaler, et j'entonnai à tue-tête cette chanson de circonstance, que tous les canotiers répétèrent en chœur:
Mon père n'avait fille que moi,
Canot d'écorce qui va voler...
Et dessus la mer il m'envoie:
Canot d'écorce qui vole, qui vole,
Canot d'écorce qui va voler!
Et dessus la mer il m'envoie,
Canot d'écorce qui va voler...
Le marinier qui nous menait:
Canot d'écorce qui vole, qui vole.
Canot d'écorce qui va voler!
Le marinier qui me menait,
Canot d'écorce qui va voler...
Me dit, ma belle, embrassez-moi:
Canot d'écorce qui vole, qui vole,
Canot d'écorce qui va voler!
Me dit, ma belle, embrassez-moi,
Canot d'écorce qui va voler...
Non, non, Monsieur, je ne saurais:
Canot d'écorce qui vole, qui vole,
Canot d'écorce qui va voler!
Non, non, Monsieur, je ne saurais,
Canot d'écorce qui va voler...
Car si mon papa le savait:
Canot d'écorce qui vole, qui vole,
Canot d'écorce qui va voler!
Car si mon papa le savait,
Canot d'écorce qui va voler...
Ah! c'est bien sûr qu'il me battrait:
Canot d'écorce qui vole, qui vole,
Canot d'écorce qui va voler!
IV
Bien qu'il fût près de deux heures du matin, nous vîmes des groupes s'arrêter dans les rues pour nous regarder passer; mais nous filions si vite qu'en un clin d'œil nous avions laissé loin derrière nous Montréal et ses faubourgs. Alors je commençai à compter les clochers: ceux de la Longue-Pointe, de la Pointe-aux-Trembles, de Repentigny, de Saint-Sulpice, et enfin les deux flèches argentées de Lavaltrie, qui dominaient le vert sommet des grands pins du domaine.
- Attention, vous autres! nous cria Baptiste. Nous allons atterrir à l'entrée du bois, dans le champ de mon parrain, Jean-Jean Gabriel, et nous nous rendrons ensuite à pied pour aller surprendre nos connaissances dans quelque fricot ou quelque danse du voisinage.
Qui fut dit fut fait; et cinq minutes plus tard, notre canot reposait dans un banc de neige, à l'entrée du bois de Jean-Jean Gabriel; et nous partîmes tous les huit à la file pour nous rendre au village. Ce n'était pas une mince besogne, car il y avait pas de chemin battu, et nous avions de la neige jusqu'au califourchon.
Baptiste, plus effronté que les autres, alla frapper à la porte de la maison de son parrain, où l'on apercevait encore de la lumière; mais il n'y trouva qu'une fille engagère qui lui annonça que les vieilles gens étaient à un snaque chez le père Robillard, mais que les farauds et les filles de la paroisse étaient presque tous rendus chez Batissette Augé, à la Petite-Misère, en bas de Contrecoeur, de l'autre côté du fleuve, où il y avait un rigodon du jour de l'an.
- Allons au rigodon chez Batissette Augé! nous dit Baptiste, on est certain d'y rencontrer nos blondes.
- Allons chez Batissette!
Et nous retournâmes au canot, tout en nous mettant naturellement en garde sur le danger qu'il y avait de prononcer certaines paroles, et de boire un coup de trop, car il fallait reprendre la route des chantiers et y arriver avant six heures du matin, sans quoi nous étions flambés comme des carcajous, et le Diable nous emportait au fin fond des enfers.
- Acabris! Acabras! Acabram!....Fais-nous voyager par-dessus les montagnes! cria de nouveau Baptiste.
Et nous voilà embarqués tous ensemble pour la Petite-Misère, en naviguant en l'air comme des renégats que nous étions tous. En deux tours d'aviron, nous avions traversé le fleuve, et nous étions rendus chez Batissette Augé, dont la maison était toute illuminée. On entendait vaguement, au dehors les sons du violon et les éclats de rire des danseurs, dont on voyait les ombres se trémousser à travers les vitres couvertes de givre.
Nous cachâmes notre canot derrière les tas de bourdillons qui bordaient la rive, car la glace avait refoulé cette année-là.
- Maintenant, nous répéta Baptiste, pas de bêtises, les amis, et attention à vos paroles! Dansons comme des perdus, mais pas un seul verre de Molson ni de jamaïque, vous m'entendez! Et au premier signe suivez-moi tous, car il faudra repartir sans attirer l'attention.
Et nous allâmes frapper à la porte.
V
Le père Batissette vint ouvrir lui-même, et nous fûmes reçus à bras ouverts par les invités que nous connaissions presque tous.
On nous assaillit d'abord de questions:
- D'où venez-vous?
- Je vous croyais dans les chantiers!
- Vous arrivez bien tard!
- Venez boire une larme!
Ce fut encore Baptiste qui nous tira d'affaire en prenant la parole:
- D'abord, laissez-nous nous décapoter, et puis ensuite laissez-nous danser. Nous sommes venus exprès pour ça. Demain matin, je répondrai à toutes vos questions, et nous vous raconterons tout ce que vous voudrez.
Pour moi, j'avais déjà reluqué Liza Guimbette, qui était faraudée par le petit Boisjoli de Lanoraie.
Je m'approchai d'elle pour la saluer et pour lui demander l'avantage de la prochaine, qui était un reel à quatre. Elle accepta avec un sourire qui me fit oublier que j'avais risqué le salut de mon âme pour avoir le plaisir de me trémousser et de battre les ailes de pigeon en sa compagnie.
Pendant deux heures de temps, je vous le persuade, une danse n'attendait pas l'autre; et ce n'est pas pour me vanter si je vous dis que, dans ce temps-là, il n'y avait pas mon pareil à dix lieues à la ronde pour la gigue simple ou la voleuse. Mes camarades, de leur côté, s'amusaient comme des lurons, et tout ce que je puis vous dire, c'est que les garçons d'habitants étaient fatigués de nous autres, lorsque quatre heures sonnèrent à la pendule.
J'avais cru voir Baptiste Durand s'approcher du buffet où les hommes prenaient des nippes de whisky blanc, de temps en temps; mais j'étais tellement occupé avec ma partenaire que je n'y portai pas beaucoup d'attention. Mais maintenant que l'heure de remonter en canot était arrivée, je vis clairement que Baptiste avait pris un coup de trop, et je fus obligé d'aller le tirer par le bras pour le faire sortir avec moi, en faisant signe aux autres de se préparer à nous suivre sans attirer l'attention des danseurs.
Nous sortîmes les uns après les autres, sans faire semblant, et cinq minutes plus tard, nous étions rembarqués en canot, après avoir quitté le bal comme des sauvages, sans dire bonjour à personne; pas même à Liza, que j'avais invité pour danser un foin. J'ai toujours pensé que c'était cela qui l'avait décidée à me trigauder et à épouser le petit Boisjoli, sans m'inviter à ses noces, la boufresse!
Mais pour revenir à notre canot, nous étions rudement embêtés de voir que Baptiste Durand avait bu, car c'était lui qui nous gouvernait, et nous n'avions que juste le temps de revenir au chantier pour six heures du matin, avant le réveil des hommes, qui ne travaillaient pas le jour du jour de l'an. La lune était disparue; il ne faisait plus aussi clair qu'auparavant, et ce n'est pas sans crainte que je pris ma position à l'avant du canot, bien décidé à avoir l'oeil sur la route que nous allions suivre. Avant de nous enlever dans les airs, je me retournai et je dis à Baptiste :
- Attention, là, mon vieux! Pique tout droit sur la montagne de Montréal, aussitôt que tu pourras l'apercevoir.
- Je connais mon affaire, répondit Baptiste, et mêle-toi des tiennes!
Et avant que j'aie eu le temps de répliquer :
- Acabris! Acabras! Acabram!....Fais-nous voyager par-dessus les montagnes!
VI
Et nous voilà repartis à toute vitesse. Mais il devint aussitôt évident que notre pilote n'avait plus la main aussi sûre, car le canot décrivait des zigzags inquiétants. Nous ne passâmes guère à plus de cent pieds du clocher de Contrecoeur, et au lieu de nous diriger vers l'ouest, vers Montréal, Baptiste nous fit prendre des bordées vers la rivière Richelieu. Nous filâmes comme une balle par-dessus la montagne de Beloeil, et il ne s'en manqua pas de dix pieds que l'avant du canot n'allât se briser sur la grande croix de tempérance que l'évêque de Nancy avait plantée là.
- A droite, Baptiste! à droite mon vieux! car tu vas nous envoyer chez le diable, si tu ne gouvernes pas mieux que ça!
Et Baptiste fit instinctivement tourner le canot vers la droite en mettant le cap sur la montagne de Montréal, que nous apercevions déjà dans le lointain.
J'avoue que la peur commençait à me tortiller, car si Baptiste continuait à nous conduire de travers, nous étions flambés comme des gorets qu'on grille après la boucherie.
Or je vous assure que la dégringolade ne se fit pas attendre, car au moment où nous passions au-dessus de Montréal, Baptiste nous fit prendre une sheer, et dans le temps d'y penser, le canot s'enfonça dans un banc de neige au flanc de la montagne. Heureusement que c'était de la neige molle; personne n'attrapa de mal, et le canot ne fut pas brisé.
Mais à peine étions-nous sortis de neige, que voilà Baptiste qui commence à sacrer comme un possédé, et qui déclare qu'avant de repartir pour la Gatineau, il veut descendre en ville prendre un verre. J'essayai de raisonner avec lui, mais allez donc faire entendre raison à un ivrogne qui veut se mouiller la luette! Alors, rendus à bout de patience, et plutôt que de laisser nos âmes au Diable qui se léchait déjà les babines en nous voyant dans l'embarras, je dis un mot à tous mes autres compagnons, qui avaient aussi peur que moi, et nous nous jetons tous sur Baptiste, que nous terrassons, sans lui faire mal, et que nous plaçons ensuite au fond du canot-après l'avoir ligoté comme un bout de saucisse, et lui avoir mis un bâillon pour l'empêcher de prononcer des paroles dangereuses, lorsque nous serions en l'air.
Et Acabris! Acabras! Acabram! Nous voilà repartis sur un train de tous les diables, car nous n'avions plus qu'une heure pour nous rendre au chantier de la Gatineau. C'est moi qui gouvernais, cette fois-là, et je vous assure que j'avais l'œil ouvert et le bras solide. Nous remontâmes la rivière Outaouais comme une poussière jusqu'à la Pointe-à-Gatineau, et de là nous piquâmes au nord vers le chantier.
Nous n'en étions plus rien qu'à quelques lieues, quand voilà-t-il pas cet animal de Baptiste qui se détortille de la corde avec laquelle nous l'avions ficelé, qui s'arrache son bâillon, et qui se lève tout droit dans le canot, en lâchant un sacre qui me fit frémir jusque dans la pointe des cheveux!
Impossible de lutter contre lui dans le canot, sans courir le risque de tomber d'une hauteur de trois cents pieds; et l'animal gesticulait comme un pendu, en nous menaçant tous de son aviron qu'il avait saisi et qu'il faisait tournoyer sur nos têtes en faisant le moulinet comme un Irlandais avec son shillelagh. La position était terrible, comme vous le comprenez bien. Heureusement que nous arrivions. Mais j'étais tellement excité, que par une fausse manœuvre que je fis pour éviter l'aviron de Baptiste, le canot heurta la tête d'un gros pin, et que nous voilà tous précipités en bas, dégringolant de branche en branche comme des perdrix que l'on tue dans les épinettes.
Je ne sais pas combien je mis de temps à descendre, car je perdis connaissance avant d'arriver; et mon dernier souvenir était comme celui d'un homme rêvant qu'il tombe dans un puits qui n'a pas de fond.
VII
Vers les huit heures du matin, je m'éveillai au fond de mon lit, dans la cabane, où nous avaient transportés les bûcherons qui nous avaient trouvés sans connaissance, enfoncés jusqu'au cou, dans un banc de neige du voisinage. Personne ne s'était cassé les reins heureusement, mais je n'ai pas besoin de vous dire que j'avais les côtes un peu comme un homme qui aurait couché sur les ravalements durant toute une semaine, sans parler d'un black-eye et de deux ou trois déchirures sur les mains et dans la figure. Enfin le principal, c'est que le diable ne nous avait pas tous emportés, et je n'ai pas besoin de vous dire que je ne m'empressai pas de démentir ceux qui prétendaient m'avoir trouvé, avec Baptiste Durand et les six autres, tous saouls comme des grives, et en train de cuver notre jamaïque dans un banc de neige des environs. C'est déjà pas si beau d'avoir presque vendu son âme au Diable, sans s'en vanter parmi les camarades; et ce n'est que bien des années plus tard que je racontai l'histoire telle qu'elle m'était arrivée.
Tout ce que je puis vous dire, mes amis, c'est que ce n'est pas si drôle qu'on le pense d'aller voir sa blonde en canot d'écorce, en plein cœur d'hiver, en courant la chasse-galerie; surtout si vous avez un maudit ivrogne qui se mêle de gouverner. Si vous m'en croyez, vous attendrez à l'été prochain pour aller embrasser vos petits cœurs, sans courir le risque de voyager au profit du Diable.
Et Joe, le cook, plongea sa micouane dans la mélasse bouillonnante aux reflets dorés, et déclara que la tire était cuite à point, et qu'il n'y avait plus qu'à l'étirer.
Honoré Beaugrand, Les grandes légendes du Québec : un tour du Québec en 25 récits traditionnels

Le loup garou
- Par hailwidis
- Le 05/09/2015
- Commentaires (4)
- Dans Contes et légendes du Québec

[…]
Le pauvre Joachim Crête, l’était pas assez, lui, craignant de Dieu.
C’est pas qu’il était un ben méchant homme, non ; mais il était comme j’en connais encore de nos jours : y pensait au bon Dieu et à la religion quand il avait du temps de reste. Ça, ça porte personne en route.
Il aurait pas trigaudé un chat d’une cope, j’cré ben ; y faisait son carême et ses vendredis comme père et mère, à c’qu’on disait. Mais y se rendait à ses dévotions ben juste une fois par année ; y faisait des clins d’yeux gouailleurs quand on parlait de la quête de l’Enfant-Jésus devant lui : et pi, dame, il aimait assez la goutte pour se coucher rond tous les samedis au soir, sans s’occuper si son moulin allait marcher sus le dimanche ou sus la semaine.
Parce qu’il faut vous dire, les enfants, que Joachim Crête avait un moulin, un moulin à farine, dans la concession de Beauséjour, sus la petite rivière qu’on appelle la Rigole.
C’était pas le moulin de Lachine, si vous voulez ; c’était pas non plus un moulin de seigneurie ; mais il allait tout de même, et moulait son grain de blé et d’orge tout comme un autre.
Il me semble de le voir encore, le petit moulin tout à côté du chemin du roi. Quand on marchait pour not’ première communion, on manquait jamais d’y arrêter en passant, pour se reposer.
C’est là que j’ai connu le pauvre malheureux : un homme dans la quarantaine qu’haïssait pas à lutiner les fillettes, soit dit sans médisance.
Comme il était garçon, y s’était créé un cambuse dans son moulin, où c’qu’il vivait un peu comme un ours, avec un engagé du nom de Hubert Sauvageau, un individu qu’avait voyagé dans les Hauts, qu’avait été sus les cages, qu’avait couru la prétentaine un peu de tout bord et de tout côté, où c’que c’était ben clair qu’il avait appris rien de bon.
Comment c’qu’il était venu s’échouer à Saint-Antoine après avoir roulé comme ça ? On l’a jamais su. Tout c’que je peux vous dire, c’est que si Joachim Crête était pas c’que y avait de plus dévotieux dans la paroisse, c’était pas son engagé qui pouvait y en remontrer sus les principes comme on dit.
L’individu avait pas plus de religion qu’un chien, sus vot’ respèque. Jamais on voyait sa corporence à la messe ; jamais il ôtait son chapeau devant le Calvaire ; c’est toute si y saluait le curé du bout des doigts quand y le rencontrait sus la route. Enfin, c’était un homme qu’était dans les langages, ben gros.
- De quoi c’que ça me fait tout ça ? disait Joachim Crête, quand on y en parlait ; c’est un bon travaillant qui chenique pas sus l’ouvrage, qu’est fiable, qu’est sobre comme moi, qui mange pas plusse qu’un autre, et qui fait la partie de dames pour me désennuyer : j’en trouverais pas un autre pour faire mieux ma besogne quand même qu’y s’userait les genoux du matin au soir à faire le Chemin de la Croix.
Comme on le voit, Joachim Crête était un joueur de dames : et si quéqu’un avait jamais gagné une partie de polonaise avec lui, y avait personne dans la paroisse qui pouvait se vanter de y avoir vu faire queuque chose de pas propre sus le damier.
Mais faut aussi que le Sauvageau était pas loin de l’accoter, parce que - surtout quand le meunier avait remonté de la ville dans la journée avec une cruche - ceux qui passaient le soir devant le moulin les entendaient crier à tue-tête chacun leur tour : -Dame ! –Mange ! –Soufflé ! -Franc-coin ! -Partie nulle !... Et ainsi de suite, que c’était comme une vraie rage d’ambition.
Mais arrivons à l’aventure que vous m’avez demandé de vous raconter.
Ce soir-là, c’était la veille de Noël, et Joachim Crête était revenu de Québec pas mal lancé, et – faut pas demander ça – avec un beau stock de provisions dans le coffre de sa carriole pour les fêtes.
La gaieté était dans le moulin.
Mon grand-oncle, le bonhomme José Corriveau, qu’avait une pochetée de grain à faire moudre, y était entré sus le soir, et avait dit à Joachim Crête :
- Tu viens à la messe de Mênuit sans doute ?
Un petit éclat de rire sec y avait répondu. C’était Hubert Sauvageau qu’entrait, et qu’allait s’assire dans un coin, en allumant son bougon.
- On voira ça, on voira ça ! qu’y dit.
- Pas de blague, la jeunesse ! avait ajouté bonhomme Corriveau en sortant : la messe de Mênuit, ça doit pas se manquer, ça.
Puis il était partit, son fouet à la main.
- Ha !ha ! ha !... avait ricané Sauvageau ; on va d’abord jouer une partie de dames, monsieur Joachim, c’pas ?
- Dix, si tu veux, mon vieux ; mais faut prendre un coup premièrement, avait répondu le meunier.
Et la ribote avait commencé.
Quand ça vint sur les onze heures, un voisin, un nommé Vincent Dubé, cogna à la porte :
- Coute donc, Joachim, qu’y dit, si tu veux une place dans mon berlot pour aller à la messe de Mênuit, gêne-toi pas : je suis tout seul avec ma vieille.
- Merci, j’ai ma guevale, répondit Joachim Crête.
- Vont-y nous ficher patience avec leux messe de Mênuit ! s’écria le Sauvageau, quand la porte fut fermée.
- Prenons un coup ! dit le meunier.
Et avant la pintochade, avec le jeu de dames !
Les gens qui passaient en voiture ou à pied se rendant à l’église se disaient :
- Tiens, le moulin de Joachim Crête marche encore : faut qu’il ait gros de farine à moudre.
- Je peux pas craire qu’il va travailler comme ça sus le saint jour de Noël.
- Il en est capable.
- Oui, surtout si son Sauvageau s’en mêle…
Ainsi de suite.
Et le moulin tournait toujours, la partie de dames s’arrêtait pas ! Et la brosse allait son train.
Une santé attendait pas l’autre.
Queuqu’un alla cogner à la fenêtre :
- Holà ! vous autres ; y s’en va mênuit. V’là le dernier coup de la messe qui sonne. C’est pas bien chrétien, c’que vous faites là.
Deux voix répondirent :
- Allez au sacre ! et laissez-nous tranquilles !
Les derniers passants disparurent. Et le moulin marchait toujours.
Comme il faisait un beau temps sec, on entendait le tic-tac de loin ; et les bonnes gens faisaient le signe de la croix en s’éloignant.
Quoique l’église fut à ben proche d’une demi-lieue du moulin, les sons de la cloche y arrivaient tout à clair.
Quand il entendit le tinton, Joachim Crête eut comme une espèce de remords :
- V’là mênuit, qu’y dit, si on levait la vanne…
- Voyons, voyons, faites donc pas la poule mouillée, hein ! que dit le Sauvageau. Tenez, prenons un coup et après ça je vous fais gratter.
- Ah ! quant à ça, par exemple, t’es pas bletté pour, mon jeune homme !... Sers-toi, et à ta santé !
- A la vôtre, monsieur Joachim !
Ils n’avaient pas remis les tombleurs sus la table que le dernier coup de cloche passait sus le moulin comme un soupir dans le vent.
Ca fut plus vite que la pensée… crac ! v’là le moulin arrêté net, comme si le tonnerre y avait cassé la mécanique. On aurait pu entendre marcher une souris.
- Quoi c’que ça veut dire, c’te affaire-là ? que s’écrie Joachim Crête.
- Queuques joueurs de tours, c’est sûr ! que fit l’engagé.
- Allons voir c’que y a, vite !
On allume un fanal, et v’là nos deux joueurs de dames partis en chambranlant du côté de la grand’roue. Mais ils eurent beau chercher et fureter dans tous les coins et racoins, tout était correct ; y avait rien de dérangé.
- Y a du sorcier là-dedans ! qu’y dirent en se grattant l’oreille.
Enfin, la machine fut remise en marche, on graissit les mouvements, et nos deux fêtards s’en revinrent en baraudant reprendre leux partie de dames – en commançant par reprendre un coup d’abord, ce qui va sans dire.
- Salut, Hubert !
- C’est tant seulement, monsieur Joachim…
Mais les verres étaient à peine vidés que les deux se mirent à se regarder tout ébarouis. Y avait de quoi : ils étaient soûls comme des barriques d’abord, et puis le moulin était encore arrêté.
- Faut que des maudits aient jetés des cailloux dans les moulanges, balbutia Joachim Crête.
- Je veux que le gripette me torde le cou, baragouina l’engagé, si on trouve pas c’qu’en est, c’te fois-citte !
Et v’là nos deux ivrognes, le fanal à la main, à rôder tout partout dans le moulin, en butant pi trébuchant sus tout c’qu’y rencontraient.
Va te faire fiche ! y avait rien, ni dans les moulanges ni ailleurs.
On fit repartir la machine ; mais ouichte, un demi-tour de roue, et pi crac !... pas d’affaires : ça voulait pas aller.
- Que le diable emporte la boutique ! vociféra Joachim Crête. Allons-nous en !
Un juron de païen lui coupa la parole. Hubert Sauvageau, qui s’était accroché les jambes dans queuque chose, manquable, venait de s'élonger sus le pavé comme une bête morte.
Le fanal, qu’il avait dans la main, était éteindu mort comme de raison ; de sorte qu’y faisait noir comme chez le loup : et Joachim Crête, qu’avait pas trop à faire que de se piloter tout seul, s’inventionna pas d’aller porter secours à son engagé.
- Que le pendard se débrouille comme y pourra ! qu’y dit, moi j’vas prendre un coup.
Et, à la lueur de la chandelle qui reluisait de loin par la porte ouverte, il réussit, de Dieu et de grâce, et après bien des zigzags, à se faufiler dans la cambuse, où c’qu’il entra sans refermer la porte par derrière lui, à seule fin de donner une chance au Sauvageau d’en faire autant.
Quand il eut passé le seuil, y piqua tout dret sus la table où c’qu’étaient les flacons, vous comprenez bien ; et il était en frais de se verser une gobe en swignant sus ses hanches, lorsqu’il entendit derrière lui comme manière de gémissement.
- Bon, c’est toi ? qu’y dit sans se revirer ; arrive c’est le temps.
Pour toute réponse, il entendit une nouvelle plainte, un peu plus forte que l’autre.
- Quoi c’que y a !... T’es-tu fait mal ?... Viens prendre un coup, ça te remettra.
Mais bougez pas, personne venait n’y répondait.
Joachim Crête, tout surpris, se revire en mettant son tombleur sus la table et reste figé, les yeux grands comme des piastres françaises et les cheveux drets sus la tête.
C’était pas Hubert Sauvageau qu’il avait devant la face : c’était un grand chien noir, de la taille d’un homme, avec des crocs longs comme le doigt, assis sus son derrière, et qui le regardait avec des yeux flamboyants comme des tisons.
Le meunier était pas d’un caractère absolument peureux : la première souleur passée, il prit son courage à deux mains et appela Hubert :
- Qui c’qu’a fait entrer ce chien-là icitte ?
Pas de réponse.
- Hubert ! insista-t-il la bouche empâtée comme un homme qu’a trop mangé de cisagrappes, dis-moi donc d’où c’que d’sort ce chien-là !
Motte !
- Y’a du morfil là-dedans ! qu’y dit : marche te coucher, toi !
Le grand chien lâcha un petit grognement qui ressemblait à un éclat de rire, et grouilla pas.
Avec ça, pas plus d’Hubert que sus la main.
Joachim Crête était pas aux noces, vous vous imaginez. Y comprenait pas c’que ça voulait dire ; et comme la peur commençait à le reprendre, y fit mine de gagner du côté de la porte. Mais le chien n’eut qu’à tourner la tête avec ses yeux flambants, pour y barrer le chemin.
Pour lorsse, y se mit à manœuvrer de façon à se réfugier tout doucement et de raculons entre la table et la couchette, tout en perdant le chien de vue.
Celui-ci avança deux pas en faisant entendre le même grognement.
- Hubert ! cria le pauvre homme sur un ton désespéré.
Le chien continua à foncer sus lui en se redressant sus ses pattes de derrière, et en le fisquant toujours avec ses yeux de braise.
- A moi !... hurla Joachim Crête hors de lui, en s’acculant à la muraille.
Personne ne répondit ; mais au même instant, on entendit la cloche de l’église qui sonnait l’Elévation.
Alors une pensée de repentir traversa la cervelle du malheureux.
- C’est un loup-garou ! s’écria-t-il, mon Dieu, pardonnez-moi !
Et il tomba à genou.
En même temps, l’horrible chien se précipitait sus lui.
Par bonheur, le pauvre meunier, en s’agenouillant, avait senti quelque chose derrière son dos, qui l’avait accroché par ses hardes.
C’était une faucille.
L’homme eut l’instinct de s’en emparer, et en frappa la brute à la tête.
Ce fut l’affaire d’un clin d’œil, comme vous pensez bien. La lutte d’un instant avait suffi pour renverser la table, et faire rouler les verres, les bouteilles et la chandelle sus la plancher. Tout disparut dans la noirceur.
Joachim Crête avait perdu connaissance.
Quand il revint à lui, quéqu’un y jetait de l’eau frette au visage, en même temps qu’une voix ben connue y disait :
- Quoi c’que vous avez donc eu, monsieur Joachim ?
- C’est toi Hubert ?
- Comme vous voyez.
- Où c’qu’il est ?
- Qui ?
- Le chien.
- Queu chien ?
- Le loup-garou.
- Hein !...
- Le loup-garou que j’ai délivré avec ma faucille !
- Ah ! ça, venez-vous fou, monsieur Joachim ?
- J’ai pourtant pas rêvé ça… Pi toi, d’où c’que tu viens ?
- Du moulin.
- Mais y marche à c’te heure, le moulin ?
- Vous l’entendez.
- Va l’arrêter tout de suite : faut pas qu’y marche sus le jour de Noël.
- Mais il est passé le jour de Noêl, c’était hier.
- Comment ?
- Oui, vous avez été deux jours sans connaissance.
- C’est-y bon Dieu possible ! Mais quoi c’que t’as donc à l’oreille toi ? Du sang !
- C’est rien.
- Où c’que t’as pris ça ? Parle !
- Vous savez ben que j’ai timbé dans le moulin, la veille de Noël au soir.
- Oui.
- Et ben, j’me suis fendu l’oreille sus le bord d’un sieau.
Joachim Crête, mes enfants, se redressit sur son séant, hagard et secoué par un frémissement d’épouvante :
- Ah ! Malheureux des malheureux ! s’écriat-t-il ; c’était toi !...
Et le pauvre homme retomba sus son oreiller avec un cri de fou.
Il est mort dix ans après, sans avoir retrouvé sa raison.
Quant au moulin, la débâcle du printemps l’avait emporté.
Les grandes légendes du Québec : un tour du Québec en 25 récits traditionnels

La Dame blanche
- Par hailwidis
- Le 05/09/2015
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- Dans Contes et légendes du Québec

Vaporeuse et translucide, la Dame blanche est une vision féminine se manifestant surtout près des cascades, des cataractes ou des rapides. Au Québec, la plus célèbre est sans doute celle de la chute de Montmorency, que l’on peut apercevoir au lever du jour sur la petite étendue d’eau qui jouxte le bouillonnement de la rivière. Des témoins la décrivent à tort comme s’il s’agissait d’un fantôme, dont le corps serait entièrement composé de fines gouttelettes d’eau. Or, loin d’être un spectre, la Dame blanche est avant tout un esprit protecteur des hommes et de la Nature, et elle utilise l’embrun des cascades pour se rendre visible.
On attribue sa présence à la légende des futurs époux Mathilde et Louis qui, en 1759, furent séparés l’un de l’autre au cours de l’attaque en force de navires britanniques. Louis fut tué en essayant d’échapper à ses ravisseurs. Mathilde, folle de douleur, se lança alors dans la chute de Montmorency, vêtue de sa robe de mariée. Depuis ce jour, il est dit que l’âme de la jeune amoureuse y est prisonnière et qu’il est possible de la voir à travers les brouillements de l’eau.
On croit aussi que quiconque a le malheur de toucher sa robe de bruine s’expose à une mort terrible au cours des jours suivants. Toutefois, elle est reconnue pour son caractère docile et maternel, et la créature n’hésitera jamais à venir en aide aux infortunés qui croisent sa route.
Créatures fantastiques du Québec .1, Bryan Perro

Le monstre du lac Pohénégamook
- Par hailwidis
- Le 05/09/2015
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- Dans Contes et légendes du Québec

On trouve, dans les légendes du peuple amérindien malacite du lac Pohénégamook, un grand animal marin qui vit depuis des siècles dans les fosses abyssales de cette mystérieuse étendue d’eau. D’une superficie d’environ dix-sept kilomètres carrés, ce grand lac, réputé pour être sans fond, a en fait une centaine de mètres de profondeur et cacherait, sous ses vagues agitées, une créature à la tête de vache et au corps de serpent.
En octobre 1957, le conteur Vladikov, biologiste de renom, aurait déclaré que le monstre était en réalité un gigantesque esturgeon, de même taille que ceux vivant dans leur habitat naturel, soit en haute mer. Sachant que ces poissons peuvent facilement atteindre près de huit mètres de longueur et peser dans les quatre cents kilos, il émit l’hypothèse suivante : un pêcheur autochtone aurait relâché dans le lac un esturgeon qu’il aurait pris en mer et qui se serait plutôt bien adapté à son nouveau milieu. S’accouplant avec des femelles d’eau douce, le monstre des mers aurait ainsi engendré une espèce hybride qui peuplerait désormais le lac.
Cependant, la plupart des témoins démentent cette hypothèse, car ils disent ne pas avoir vu le dos noir et osseux d’un esturgeon ; ils parlent davantage de deux ou trois bosses émergeant de l’eau. Il s’agirait donc d’un serpent de mer plutôt que d’un gros poisson. Certains affirment même que la créature marine possède une tête semblable à celle d’une vache, ce qui en ferait peut-être un cousin lointain des kelpies d’Ecosse, lesquels ressemblent à des chevaux. Malgré les divergences de descriptions, tous s’entendent pour dire que le monstre est très rapide et qu’il peut filer à une vitesse de quatre-vingt kilomètres à l’heure.
Notons que le grand lac Pohénégamook fut ensemencé plusieurs fois, mais qu’aucun pêcheur ne parvint jamais à prendre aucune des quatre-vingt mille truites ni aucun des soixante mille saumons qui furent introduits dans ses eaux.
Créatures fantastiques du Québec. 2, Bryan Perro
Pohénégamook est un village de la région du Bas-Saint-Laurent, situé au sud de Rivière-du-Loup, un peu à l’intérieur des terres, au bord d’un lac immense. Plusieurs de ses habitants racontent avoir vu le monstre au moins une fois dans leur vie et tout le monde s’entend pour le décrire de la même façon : vraiment gigantesque, avec une tête de dragon, un corps très long et très large. Il se manifeste au moins une fois par année, pas toujours exactement a la même date, mais immanquablement à la même période : au printemps, au moment du dégel.
Certaines gens l’ont vu, de leurs yeux vu; d’autres ont été témoins d’évènements insolites qu’ils ont attribués au monstre. Ainsi, quelqu’un avait construit pour son embarcation un quai très solide, qu’aucun humain n’aurait pu déplacer, et cette construction avait été transportée sur plusieurs mètres alors qu’il n’y avait ni tempête ni vent et que seule une force exceptionnelle avait pu la repousser aussi loin.
Il y a probablement de la vie sous ce lac qui, dit-on, est très profond. Les résidants de Pohénégamook ont donné à l’animal mystérieux le nom de Poony. Évidemment, de nos jours, des sceptiques doutent de sa présence, mais ceux qui l’ont vu affirment avec force qu’il existe réellement. Des évènements étranges – comme ce quai déplacé, une tempête inexpliquée, un débordement du lac hors de son lit alors qu’il n’y avait pas de vent – trouvent leur explication dans la présence mystérieuse d’un monstre habitant les profondeurs du lac Pohénégamook.
Le phénomène remonterait apparemment au XIXème siècle. Un prêtre gardait alors des petits esturgeons dans un bocal. La légende ne dit pas si les poissons provenaient d’œufs d’esturgeon que le prêtre aurait réussi à féconder, ou d’un pécheur qui lui aurait remis un esturgeon qu’il avait attrapé, mais le curé en gardait sept dans un petit aquarium. Les bébés poissons grossirent, évidemment, et, un jour, le prêtre se rendit compte qu’ils étaient devenus trop gros pour qu’il les garde chez lui. Il les jeta dans le lac Pohénégamook en se disant qu’ils seraient péchés ou qu’ils mourraient de mort naturelle, mais le lac est truffé de fosses qui peuvent s’enfoncer jusqu’à cent mètres sous le plancher de sable. Apparemment, un de ces esturgeons se serait caché dans l’une de ces fosses profondes et il aurait grossi, grossi, sans arrêt. Maintenant, il mesurerait environ sept mètres de long et sa queue serait large de deux mètres. Il serait devenu un animal gigantesque qui ne sortirait pas souvent ! Un jour, il serait remonté à la surface au moment où un bateau de touristes faisait le tour du lac. Les passagers furent terrifiés. Ils eurent tellement peur quand a surgi son immense queue que l’un d’eux a fait une crise cardiaque. On peut le comprendre quand on sait que cette apparition a provoqué des vagues qui ont duré une bonne demi-heure. Telle est la légende de Poony, l’horrible esturgeon.
Bestiaire des légendes du Québec, Nicole Guilbault

La griffe du Diable
- Par hailwidis
- Le 05/09/2015
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- Dans Contes et légendes du Québec


A une certaine époque, bien avant celle de l’émancipation de la femme, la société patriarcale imposait que chaque membre de la famille prenne son rang et assume son rôle. Le papa jouait son personnage de père : il travaillait, grognait et mettait son poing sur la table pour un rien. La maman, quant à elle, s’occupait de la marmaille, voire de toute la maisonnée. Oui, en ces temps-là, les passe-temps se faisaient rares. Pas de radio, pas de télévision, pas d’ordinateur, même pas d’électricité. Les corvées se succédaient tout au long de la journée; on les exécutait sans se poser de question. La femme s’occupait de la maisonnée, c’est à dire du lavage, du repassage, du nettoyage, de la préparation des repas, des animaux et attendait que le bonhomme revienne à la maison pour affirmer son autorité. Toutes ces taches terminées, les femmes pouvaient profiter du peu de temps libre qu’il leur restait pour tuer ce temps, mais avec beaucoup d’imagination. En effet, quoi de mieux pour passer le temps que de chercher des prétextes pour entamer une bonne chicane avec sa voisine.
Dans le comté de Bellechasse, les disputes participaient au bon voisinage. Deux femmes de la région rivalisaient plus que toutes les autres pour la polémique : madame Thérien et madame Bouchard. Chacune avait une famille nombreuse. La Thérien était plus large que haute et possédait un fort caractère. La Bouchard, elle, était aussi bien portante, mais plus silencieuse que la première, sans doute plus sournoise également. Néanmoins, entre ces deux voisines, les couteaux volaient souvent très bas. Elles s’épiaient constamment pour trouver le moindre prétexte pour déclencher une chicane.
A tous les ans, au mois d’aout, on s’affairait à la cueillette des bleuets. Bien juteux et bien sucrés, les fruits faisaient la joie de toute la marmaille. Seulement, cette année-là, pour une raison encore inexpliquée, les bleuets étaient rouges. Qu’à cela ne tienne ! Ils goutaient bon. Un beau matin, la bonne femme Bouchard, le bébé sur le dos, se dirigeait allègrement vers le champ de fruits pour y faire sa cueillette. Sa voisine, qui la surveillait, l’intercepta :
- Tu vas où comme ça, ma bougresse ? cria madame Thérien.
- Occupe-toi donc de tes affaires, vieille folle! répliqua madame Bouchard.
- Voleuse de bleuets! Je te prends sur le fait...
- Voleuse toi même! Je t’ai vue en cueillir l’année dernière, hypocrite! Tout le monde se sert, tu le sais trop bien. Ce sont des bleuets sauvages et ils sont donc à tt le monde. D’autant plus que c’est Dieu qui les fait pousser, ajouta madame Bouchard.
- Va donc chez le Diable! L’injuria la Thérien.
En effet, les habitants du coin n’avaient aucun scrupule quand il s’agissait de ramasser les fruits qui poussaient dans ce champ. La terre appartenait bel et bien à un bonhomme, mais personne ne le voyait. Cet être secret ne se mêlait guère aux habitants du village. Il sortait surtout la nuit, parait-il, et nul ne pouvait dire où il habitait. Du reste, il possédait cette terre depuis quelques années; un lopin qui appartenait auparavant à un cultivateur, un dénommé Maltais. Le bonhomme Maltais, encore tout fringuant, perdit la vie d’une façon bien mystérieuse. La succession fut réglée simplement, d’autant que notre inconnu et mystérieux bonhomme réclama alors la terre à la famille endeuillée sous prétexte qu’il l’avait louée à Maltais.
Mais pour revenir à madame Bouchard, celle-ci marcha d’un pas ferme avec son bébé jusqu’au champ. Elle y cueillit des bleuets rouges une bonne partie de l’après-midi, ramassant une bonne quantité de fruits, suffisamment pour préparer de bonnes confitures. Elle rentra à la maison sans se questionner sur la couleur des baies ou encore la clandestinité de son entreprise. Après tout, ces fruits appartenaient à tout le monde et c’est Dieu qui les a fait pousser !
La Thérien, quant à elle, vertement jalouse, décida d’y aller à son tour le lendemain. Elle voulut se rendre au champ à l’insu de tous, surtout sans que la Bouchard ne s’en aperçoive. Seule au champ, elle cueillit, elle aussi, une bonne grosse poignée de fruits rouges bien murs. Vers la fin de l’avant midi, alors qu’elle se pencha pour ramasser ses dernières baies, un homme s’approcha d’elle et l’interpella d’une voie très grave et caverneuse ; "ce sont mes fruits que vous cueillez là !"
La bonne femme Thérien se retourna doucement et aperçut le mystérieux propriétaire de la terre. Elle le balaya du regard quelques secondes sans dire mot. Face au soleil, les yeux de la Thérien ne pouvaient distinguer que la silhouette effroyable de cet homme : une tête en forme de triangle, des mains immenses avec des ongles qui se recourbaient sur ses doigts. Ce "monstre" avait le dos courbé et les épaules en bouteille. Aussitôt, la Thérien poussa un cri terrifiant juste avant de s’enfuir à toute vitesse vers sa demeure. Elle courut à s’époumoner sans relâche, mais elle savait que la bête la suivait. Oui, elle l’avait bien reconnu, c’était le Diable en personne ! Sans même y penser, elle alla se réfugier chez madame Bouchard qui étendait son linge dehors.
- Mais que se passe-t-il donc ? demanda la bonne femme Bouchard, étonnée de voir sa voisine à bout de souffle et l’air complètement horrifiée.
- Les bleuets, là-bas... le monstre !
- Le monstre ? Quel monstre ? demanda la Bouchard qui n’en croyait pas ses oreilles.
- Aidez-moi, vite ! Le Diable me pourchasse !
- Le Diable ?
La bête était juchée sur un rocher, tout juste en face de la maison des Bouchard. Les deux femmes se tenaient par la main. La peur leur nouait la gorge. Elles entrèrent dans la maison pour se réfugier et madame Bouchard eut l’idée de prendre le bébé. "Prenons-le, dit-elle à sa voisine. Il est pur, il nous protègera contre les maléfices de Satan! Il n’aura aucune emprise sur lui."
Le Diable rageait et pestait sur son rocher, car la vue d’un enfant était la seule chose qui puisse le paralyser. Sa colère était si grande qu’il griffa le rocher avec ses ongles de pieds et de mains, et il laissa ainsi des traces indélébiles dans le roc. Après quoi le Diable s’évanouit dans l’horizon et les deux femmes furent dès lors sauves.
Encore aujourd’hui, les traces laissées par le Diable subsistent à Saint-Lazare-de-Bellechasse.
Les grandes histoires québécoises : redécouvrez ces histoires qui ont marqué notre imaginaire, Gaston Gendron

Le sauvage mouillé
- Par hailwidis
- Le 05/09/2015
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- Dans Contes et légendes du Québec

Certains soirs, on raconte qu’il est possible d’apercevoir, près du Sault-au-Récollet en remontant la rivière des Prairies, un amérindien complètement trempé qui, accroupi près d’un feu de camp, tente désespérément de se réchauffer. Ses longs cheveux et ses vêtements de peaux dégoulinants, il demeure immobile telle une statue de pierre et refuse d’adresser la parole à quiconque. Les téméraires qui se sont approchés de lui s’entendent tous pour affirmer que le feu de cet indien n’émet aucune fumée et ne donne pas la moindre chaleur. De plus, toutes les gouttes qui suintent de ses vêtements disparaissent avant de toucher terre.
La légende veut que ce sorcier amérindien ait assassiné un père missionnaire particulièrement bon du nom de Viel ainsi que son protégé, un jeune et valeureux guerrier autochtone nommé Ahuntsic. Ces deux hommes, qui voulaient établir une paix durable entre les nations amérindiennes et les communautés européennes nouvellement installées à Hochelaga, déplaisaient énormément à certaines tribus iroquoises. C’est pendant une expédition en juin 1625, alors qu’un cortège de canots d’écorce remontait la rivière près du Saut-au-Récollet, que le sorcier et ses hommes en auraient profité pour attaquer le père Viel et son compagnon. Prises par surprise, les victimes n’auraient pas eu le temps de se défendre. Les iroquois enragés pillèrent le cortège et mirent la main sur de précieux barils d’eau-de-vie. On dit que le sorcier, pour fêter sa victoire, aurait présidé une lugubre cérémonie au cours de laquelle il démembra l’homme d’Eglise à coup de hache. Il l’aurait ensuite jeté, morceau par morceau, dans les rapides de la rivière des Prairies. Comme il terminait sa basse besogne, le meurtrier aurait perdu pied et serait tombé à son tour dans la rivière avec ses victimes.
Frappée de la malédiction divine pour l’atrocité de ses actes, l’âme du sorcier serait depuis ce jour condamnée à grelotter sur les rives du rapide. Il est toujours possible de l’apercevoir, trempé et frissonnant, par les soirs sans lune où une lourde brume enveloppe le tumulte des eaux.
Bien qu’elle soit très impressionnante pour les témoins, cette apparition demeure tout à fait inoffensive. A ce jour, on ne rapporte aucune agression de la part du spectre du sorcier iroquois, que l’on appelle le « sauvage mouillé ».
Créatures fantastiques du Québec. 1, Bryan Perro

Le bateau fantôme de Gaspé
- Par hailwidis
- Le 05/09/2015
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- Dans Contes et légendes du Québec

Les jours de mauvais temps, il est possible de voir sur la mer, juste devant la ville de Gaspé, un grand vaisseau noir enflammé voguant sur les flots. C’est un trois-mâts à bord duquel des marins squelettiques et à moitié calcinés s’évertuent en vain à éteindre le feu qui consume les voiles. Le voilier est sous la gouverne d’un capitaine sans morale qui fut damné avec tout son équipage au XVIème siècle.
Selon la légende, l’homme sans scrupules aurait fait monter à son bord de braves amérindiens qu’il aurait soûlés avant de les vendre comme esclaves dans les vieux pays. Content de sa ruse et désireux de recommencer son manège, le capitaine serait revenu dans la baie de Gaspé où, cette fois, il aurait été reçu par de farouches guerriers et un puissant chaman micmac. A la nuit tombante, les amérindiens auraient encerclé le navire de leurs canots d’écorce afin de le cribler de flèches enflammées. Puis, usant de tout son pouvoir, le sorcier aurait jeté une malédiction sur le vaisseau et son équipage, les condamnant brûler pour l’éternité. Depuis ce jour, il paraît que le navire revient souvent hanter les côtes de Gaspé et que, parfois, on peut même entendre à travers le brouillard le rire fou de son misérable capitaine.
Créatures fantastiques du Québec .1, Bryan Perro

Les arbres qui saignent
- Par hailwidis
- Le 05/09/2015
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- Dans Contes et légendes du Québec

Selon bon nombre d’histoires rapportées par des bûcherons de l’Abitibi, il y aurait, dans les forêts du Nord du Québec, des arbres ayant la particularité de saigner lorsqu’ils sont frappés d’un coup de hache. De ces entrailles s’écoulerait un liquide épais et visqueux qui s’apparente au plasma humain.
L’histoire la plus étrange à ce sujet est celle d’un homme qui fut engagé dans un camp de bûcherons situé bien au Nord de La Sarre. L’énergumène, qui préférait de loin boire du rhum plutôt que travailler, prenait plaisir à blesser les arbres inutilement et à tendre des pièges aux animaux. Il blasphémait sans cesse et avait une si haute estime de lui-même qu’il méprisait les esprits de la forêt. Un jour qu’il coupait du bois dans une cédrière, ses compagnons l’entendirent hurler comme un goret que l’on égorge. Ils accoururent et assistèrent alors à un combat insolite entre le détestable bûcheron et un être invisible. L’homme recevait des coups au corps, à la figure et derrière la tête, mais était incapable de voir son agresseur. Terrorisé, il appelait à l’aide. Mais une force invisible empêcha les autres bûcherons de s’approcher de la cédrière. Après quelques minutes de cette batille surnaturelle, les arbres se penchèrent sur le malheureux et des branches l’étranglèrent devant ses camarades ahuris. C’est alors que du sang se mit à couler sur le tronc de tous les arbres de la forêt, semant une grande panique parmi les témoins. Tels des lapins apeurés, tous déguerpirent, abandonnant le camp. On raconte que plus aucun bûcheron ne revint jamais dans les parages, ce qui permit à cette partie de la forêt de croitre en paix pendants de nombreuses années.
Bien que ce genre de phénomène n’ait jamais été expliqué, les légendes amérindiennes parlent régulièrement des interventions du grand dieu Windigo qui veille sur la forêt. Les arbres qui saignent seraient un avertissement afin que cesse la surexploitation de la nature par l’homme blanc. Pendant de longues années, le dieu des esprits de la nature aurait réussi, de cette façon, à effrayer assez de bûcherons pour éviter la déforestation. Cependant, les machines qui parcourent aujourd’hui le territoire ne connaissent pas la peur et demeurent aveugles et sourdes aux avertissements du Windigo.
Créatures fantastiques du Québec. 2, Bryan Perro

Le fantôme de l'avare
- Par hailwidis
- Le 05/09/2015
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- Dans Contes et légendes du Québec

Vous connaissez tous, vieillards et jeunes gens, l’histoire que je vais vous raconter. La morale de ce récit, cependant, ne saurait vous être redite trop souvent, et rappelez-vous que, derrière la légende, il y a la leçon terrible d’un Dieu vengeur qui ordonne au riche de faire la charité.
C’était la veille du jour de l’an de grâce 1858.
Il faisait un froid sec et mordant.
La grande route qui longe la rive nord du Saint-Laurent de Montréal à Berthier était couverte d’une épaisse couche de neige, tombée avant la Noël.
Les chemins étaient lisses comme une glace de Venise. Aussi, fallait-il voir si les fils des fermiers à l’aise des paroisses du fleuve se plaisaient à « pousser » leurs chevaux fringants, qui passaient comme le vent au son joyeux des clochettes de leurs harnais argentés.
Je me trouvais en veillée chez le père Joseph Hervieux, que vous connaissez tous. Vous savez aussi que sa maison, qui est bâtie en pierre, est située à mi-chemin entre les églises de Lavaltrie et de Lanoraie. Il y avait fête ce soir-là chez le père Hervieux. Après avoir copieusement soupé, tous les membres de la famille s’étaient rassemblés dans la grande salle de réception.
Il est d’usage que chaque famille canadienne donne un festin au dernier jour de chaque année, afin de pouvoir saluer, à minuit, avec toutes les cérémonies voulues, l’arrivée de l’inconnue qui nous apporte à tous une part de joies et de douleurs.
Il était dix heures du soir.
Les bambins, poussés par le sommeil, se laissaient les uns après les autres rouler sur les robes de buffle qui avaient été étendues autour de l’immense poêle à fourneau de la cuisine.
Seuls les parents et les jeunes gens voulaient tenir tête à l’heure avancée et se souhaiter mutuellement une bonne et heureuse année avant de se retirer pour la nuit.
Une fillette vive et alerte, qui voyait la conversation languir, se leva tout à coup et, allant déposer un baiser respectueux sur le front du grand-père de la famille, vieillard presque centenaire, lui dit d’une voix qu’elle savait irrésistible :
- Grand-père, redis nous, je t’en prie, l’histoire de la rencontre avec l’esprit de ce pauvre Jean-Pierre Beaudry – que Dieu ait pitié de son âme – que tu nous racontas l’an dernier, à pareille époque. C’est une histoire bien triste, il est vrai, mais ça nous aidera à passer le temps en attendant minuit.
- Oh ! oui ! Grand-père, l’histoire du jour de l’An, répétèrent en chœur les convives, qui étaient presque tous les descendants du vieillard.
- Mes enfants, reprit d’une voix tremblotante l’aïeul aux cheveux blancs, depuis bien longtemps, je vous répète, à la veille de chaque jour de l’An, cette histoire de ma jeunesse. Je suis bien vieux et, peut-être pour la dernière fois, vais-je vous la redire ici ce soir. Soyez tout attention, et remarquez surtout le châtiment terrible que Dieu réserve à ceux qui, en ce monde, refusent l’hospitalité au voyageur en détresse.
Le vieillard approcha son fauteuil du poêle, et, ses enfants ayant fait cercle autour de lui, il s’exprima en ces termes :
- Il y a de cela soixante-dix ans aujourd’hui. J’avais vingt ans alors.
Sur l’ordre de mon père, j’étais parti de grand matin pour Montréal afin d’aller y acheter divers objets pour la famille ; entre autres, une magnifique dame-jeanne de jamaïque, qui nous était absolument nécessaire pour traiter dignement les amis à l’occasion du Nouvel An. A trois heures de l’après-midi, j’avais fini mes achats, et je me préparais à reprendre la route de Lanoraie. Mon « brelot » était assez bien rempli, et comme je voulais être de retour chez nous avant neuf heures, je fouettai vivement mon cheval qui partit au grand trot. A cinq heures et demie, j’étais à la traverse du bout de l’île, et j’avais jusqu’alors fait bonne route. Mais le ciel s’était couvert peu à peu et tout faisait présager une forte bordée de neige. Je m’engageai sur la traverse, et avant que j’eusse atteint Repentigny il neigeait à plein temps. J’ai vu de fortes tempêtes de neige durant ma vie, mais je ne m’en rappelle aucune qui fût aussi terrible que celle-là. Je ne voyais ni ciel ni terre, et à peine pouvais-je suivre le « chemin du roi » devant moi, les « balises » n’ayant pas encore été posées, comme l’hiver n’était pas avancé. Je passai l’église Saint-Sulpice à la brunante ; mais bientôt, une obscurité profonde et une poudrerie qui me fouettait la figure m’empêchèrent complètement d’avancer. Je n’étais pas bien certain de la localité où je me trouvais, mais je croyais alors être dans les environs de la ferme du père Robillard. Je ne crus pouvoir faire mieux que d’attacher mon cheval à un pieu de la clôture du chemin, et de me diriger à l’aventure à la recherche d’une maison pour y demander l’hospitalité en attendant que la température fût apaisée. J’errai pendant quelques minutes et je désespérais de réussir, quand j’aperçus, sur la gauche de la grande route, une masure à demi ensevelie dans la neige et que je ne me rappelais pas avoir encore vue. Je me dirigeai en me frayant avec peine un passage dans les bancs de neige vers cette maison que je crus tout d’abord abandonnée. Je me trompais cependant ; la porte en était fermée, mais je pus apercevoir par la fenêtre la lueur rougeâtre d’un bon feu de « bois franc » qui brûlait dans l’âtre. Je frappai et j’entendis aussitôt les pas d’une personne qui s’avançait pour m’ouvrir. Au « Qui est là ? » traditionnel, je répondis en grelottant que j’avais perdu ma route, et j’eus le plaisir immédiat d’entendre mon interlocuteur lever le loquet. Il n’ouvrit la porte qu’à moitié, pour empêcher autant que possible le froid de pénétrer dans l’intérieur, et j’entrai en secouant mes vêtements qui étaient couverts d’une couche épaisse de neige.
« Soyez le bienvenu », me dit l’hôte de la masure en me tendant une main qui me parut brûlante, et en m’aidant à me débarrasser de ma ceinture fléchée et de mon capot d’étoffe du pays.
Je lui expliquais en peu de mots la cause de ma visite, et après l’avoir remercié de son accueil bienveillant, et après avoir accepté un verre d’eau-de-vie qui me réconforta, je pris place sur une chaise boiteuse qu’il m’indiqua de la main au coin du foyer. Il sortit en me disant qu’il allait sur la route quérir mon cheval et ma voiture, pour les mettre sous une remise, à l’abri de la tempête.
Je ne pus m’empêcher de jeter un regard curieux sur l’ameublement original de la pièce où je me trouvais. Dans un coin, un misérable banc-lit, sur lequel était étendue une peau de buffle, devait servir de couche au grand vieillard aux épaules voutées qui m’avait ouvert la porte. Un ancien fusil, datant probablement de la domination française, était accroché aux soliveaux en bois brut qui soutenaient le toit en chaume de la maison. Plusieurs têtes de chevreuils, d’ours et d’orignaux étaient suspendues comme trophées de chasse aux murailles blanchies à la chaux. Près du foyer, une bûche de chêne solitaire semblait être le seul siège vacant que le maitre de céans eut à offrir au voyageur qui, par hasard, frappait à sa porte pour lui demander l’hospitalité.
Je me demandais quel pouvait être l’individu qui vivait ainsi en sauvage en pleine paroisse de Saint-Sulpice, sans que j’en eusse jamais entendu parler ? Je me torturais en vain la tête, moi qui connaissais tout le monde, depuis Lanoraie jusqu’à Montréal, mais je n’y voyais goutte. Sur ces entrefaites, mon hôtes rentra et vint, sans dire mot, prendre place vis-à-vis de moi, à l’autre coin de l’âtre.
« Grand merci de vos bons soins, luis dis-je, mais voudriez-vous bien m’apprendre à qui je dois une hospitalité aussi franche. Moi qui connais la paroisse de Saint-Sulpice comme mon « pater », j’ignorais jusqu’aujourd’hui qu’il y eut une maison située à l’endroit qu’occupe la vôtre, et votre figure m’est inconnue. »
En disant ces mots, je le regardais en face, et j’observais pour la première fois les rayons étranges que produisaient les yeux de mon hôte ; on aurait dit les yeux d’un chat sauvage. Je reculais instinctivement mon siège en arrière, sous le regard pénétrant du vieillard qui me regardait en face, mais qui ne me répondait pas.
Le silence devenait fatigant, et mon hôte me fixait toujours de ses yeux brillants comme les tisons du foyer.
Je commençais à avoir peur.
Rassemblant tout mon courage, je lui demandais de nouveau son nom. Cette fois, ma question eut pour effet de lui faire quitter son siège. Il s’approcha de moi à pas lents, et posant sa main osseuse sur mon épaule tremblante, il me dit d’une voix triste comme le vent qui gémissait dans la cheminée :
« Jeune homme, tu n’as pas encore vingt ans, et tu demandes comment il se fait que tu ne connaisses pas Jean-Pierre Beaudry, jadis le richard du village. Je vais te le dire, car ta visite ce soir me sauve des flammes du purgatoire où je brûle depuis cinquante ans sans avoir jamais pu jusqu’aujourd’hui remplir la pénitence que Dieu m’avait imposée. Je suis celui qui jadis, par un temps comme celui-ci, avait refusé d’ouvrir sa porte à un voyageur épuisé par le froid, la faim et la fatigue. »
Mes cheveux se hérissaient, mes genoux s’entrechoquaient, et je tremblais comme la feuille de peuplier pendant les fortes brises du Nord. Mais le vieillard, sans faire attention à ma frayeur, continuait toujours d’une voix lente :
« Il y a de cela cinquante ans. C’était bien avant que l’Anglais eût jamais foulé le sol de ta paroisse natale. J’étais riche, bien riche, et je demeurais alors dans la maison où je te reçois, ici, ce soir. C’était la veille du jour de l’An, comme aujourd’hui, et seul près de mon foyer, je jouissais du bien-être d’un abri contre la tempête et d’un bon feu qui me protégeait contre le froid qui faisait craquer les pierres des murs de ma maison. On frappa à ma porte, mais j’hésitais à ouvrir. Je craignais que ce ne fût quelque voleur, qui, sachant mes richesses, ne vint pour me piller, et qui sait, peut-être m’assassiner.
« Je fis la sourde oreille et, après quelques instants, les coups cessèrent. Je m’endormis bientôt, pour ne me réveiller que le lendemain, au grand jour, au bruit infernal que faisaient deux jeunes hommes du voisinage qui ébranlaient ma porte à grands coups de pied. Je me levai à la hâte pour aller les châtier de leur impudence, quand j’aperçus, en ouvrant la porte, le corps inanimé d’un jeune homme qui était mort de froid et de misère sur le seuil de ma maison. J’avais, par amour de mon or, laissé mourir un homme qui frappait à ma porte, et j’étais presque un assassin. Je devins fou de douleur et de repentir.
« Après avoir fait chanter un service solennel pour le repos de l’âme du malheureux, je divisai ma fortune entre les pauvres des environs, en priant Dieu d’accepter ce sacrifice en expiation du crime que j’avais commis. Deux ans plus tard, je fus brûlé vif dans ma maison et je dus aller rendre compte à mon créateur de ma conduite sur cette terre que j’avais quitté d’une manière si tragique. Je ne fus pas trouvé digne du bonheur des élus et je fus condamné à revenir, à la veille de chaque nouveau jour de l’An, attendre ici qu’un voyageur vint frapper à ma porte, afin que je puisse lui donner cette hospitalité que j’avais refusée de mon vivant à l’un de mes semblables. Pendant cinquante hivers, je suis venu, par l’ordre de Dieu, passer ici la nuit du dernier jour de chaque année, sans que jamais un voyageur dans la détresse ne vint frapper à ma porte. Vous êtes enfin venu ce soir, et Dieu m’a pardonné. Soyez à jamais béni d’avoir été la cause de ma délivrance des flammes du purgatoire, et croyez que, quoi qu’il vous arrive ici-bas, je prierai Dieu pour vous là-haut. »
Le revenant, car c’en était un, parlait encore quand, succombant aux émotions terribles de frayeur et d’étonnement qui m’agitaient, je perdis connaissance…
Je me réveillais dans mon brelot, sur le chemin du roi, vis-à-vis de l’église de Lavaltrie.
La tempête s’était apaisée et j’avais sans soute, sous la direction de mon hôte de l’autre monde, repris la route de Lanoraie.
Je tremblais encore de frayeur quand j’arrivais ici à une heure du matin et que je racontais aux convives assemblés la terrible aventure qui m’était arrivée.
Mon défunt père – que Dieu ait pitié de son âme – nous fit mettre à genoux et nous récitâmes le rosaire, en reconnaissance de la protection spéciale dont j’avais été trouvé digne, pour faire sortir ainsi des souffrances du purgatoire une âme en peine qui attendait depuis si longtemps sa délivrance. Depuis cette époque, jamais nous n’avons manqué, mes enfants, de réciter, à chaque anniversaire de ma mémorable aventure, un chapelet en l’honneur de la Vierge Marie, pour le repos des âmes des pauvres voyageurs qui sont exposés au froid et à la tempête.
Quelques jours plus tard, en visitant Saint-Sulpice, j’eus l’occasion de raconter mon histoire au curé de cette paroisse. J’appris de lui que les registres de son église faisant en effet mention de la mort tragique d’un nommé Jean-Pierre Beaudry, dont les propriétés étaient alors situées où demeurent maintenant le petit pierre Sansregret. Quelques esprits forts ont prétendu que j’avais rêvé sur la route. Mais où avais-je donc appris les faits et les noms qui se rattachaient à l’incendie de la ferme du défunt Beaudry, dont je n’avais jusqu’alors jamais entendu parler ? M. le curé de Lanoraie, à qui je confiais l’affaire, ne voulut rien en dire, si ce n’est que le doigt de Dieu était en toutes choses et que nous devions bénir son saint nom.
Le maitre d’école avait cessé de parler depuis quelques moments, et personne n’avait osé rompre le silence religieux avec lequel on avait écouté le récit de cette étrange histoire. Les jeunes filles émues et craintives se regardaient timidement sans oser faire un mouvement, et les hommes restaient pensifs en réfléchissant à ce qu’il y avait d’extraordinaire et de merveilleux dans cette apparition surnaturelle du vieil avare, cinquante ans après son trépas.
Le père Montépel fit enfin trêve à cette position gênante en offrant à ses hôtes une dernière rasade de bonne eau-de-vie de la Jamaïque en l’honneur du retour heureux des voyageurs.
On but cependant cette dernière santé avec moins d’entrain que les autres, car l’histoire du maitre d’école avait touché la corde sensible dans le cœur du paysan franco-canadien : la croyance en tout ce qui touche aux histoires surnaturelles et aux revenants.
Après avoir salué cordialement le maitre et la maitresse de céans et s’être redit mutuellement de sympathiques bonsoirs, garçons et filles reprirent le chemin du logis. Et, en parcourant la grande route qui longe la rive du fleuve, les fillettes serraient en tremblotant le bras de leurs cavaliers, en entrevoyant se balancer dans l’obscurité la tête des vieux peupliers et en entendant le bruissement des feuilles, elles pensaient encore, malgré les doux propos de leurs amoureux, à la légende du « Fantôme de l’avare ».
Les grandes légendes du Québec : un tour du Québec en 25 récits traditionnels

Les sirènes du golfe du Saint-Laurent
- Par hailwidis
- Le 05/09/2015
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- Dans Contes et légendes du Québec

Il existe à l’embouchure du fleuve un petit groupe de jeunes sirènes qui eurent un jour la malchance de s’égarer alors qu’elles voyageaient en banc. Elles avaient pris la direction de la Méditerranée en compagnie de leurs aînées pour rejoindre ensuite leurs demeures situées en mer Rouge. Ces créatures à la tête et au torse de jeune femme, avec une queue de poisson, sont désormais perdues entre les îles de la Madeleine et l’île d’Anticosti. C’est ainsi que l’on peut voir parfois ces ravissantes reines des mers s’approcher des bateaux de pêcheurs gaspésiens en espérant qu’un capitaine consentira à les conduire jusque chez elles. Leurs chants ont la même douceur enivrante et leurs gestes sont tout aussi gracieux et envoûtants que leurs semblables des mers. Les témoins de leurs apparitions prétendent qu’elles ont la peau de la couleur du flétan, une chevelure très fine leur tombant à la ceinture et que, sous le soleil, on la croirait recouverte d’une pellicule d’or.
Les marins racontent que l’une d’entre elles se glissa un jour sur le pont d’un navire et qu’elle demanda à un pêcheur de lui ôter, avec son canif, les sangsues qui couvraient la grande nageoire de sa queue. Le pauvre homme en tomba éperdument amoureux et, oubliant femme et enfants, se lança à l’eau derrière elle pour aller la rejoindre. On ne le revit jamais.
Créatures fantastiques du Québec. 1, Bryan Perro

Le gnome de l'île aux Grues
- Par hailwidis
- Le 05/09/2015
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- Dans Contes et légendes du Québec

Le gnome de l’île aux grues a toujours sa place dans la mémoire collective des gens de l’endroit. Ce petit bonhomme étrange, qui semblait ne pas avoir de tête tellement elle était enfoncée dans ses épaules, était haut comme trois citrouilles et ne sortait que la nuit, évitant toujours d’adresser la parole à quiconque. Il fuyait la route comme la peste ; on le voyait toujours courir à travers champs ou gambader sur la grève. La fascinante créature ne laissait jamais de traces derrière elle, pas même dans la neige fraiche et légère du jour. Hiver comme été, elle portait un vieux costume trois-pièces sombre, trop grand pour elle, qui lui donnait l’allure d’un clochard miniature.
On raconte que, pendant la fête de la mi-carême, durant laquelle les villageois déguisés se promènent de maison en maison sans se faire reconnaitre, le gnome s’introduisait incognito dans les demeures pour voler de la nourriture. Confitures, tartes, pâtés et viande fumée étaient ses mets de prédilection. Il arrivait à survivre ainsi jusqu’à l’arrivée du beau temps ; il dérobait alors des légumes dans les potagers et des fruits dans les vergers des cultivateurs de l’île.
On raconte qu’un jour, Louis Lebel, un habitant du chemin Rivage de Sainte-Antoine, las de se faire dérober ses biens, décida de donner au gnome une bonne correction. Dès qu’il le vit, il se précipita dans sa direction et tenta de l’empoigner pour le lancer dans les airs, mais il fut incapable de lui décoller les pieds du sol. Complètement ahuri pour le poids excessif du gnome, il adopta une autre stratégie : il lui donna quelques coups de poing sur la tête dans le but de l’assommer. Rien à faire ; le crâne de la créature était aussi dur que de la roche. Après quelques minutes de cette bataille à sens unique, le petit bonhomme attrapa Louis par le fond de culotte et l’expédia en bas d’une pente d’une vingtaine de mètres. L’homme aurait pu se briser tous les os du corps, mais atterrit par chance dans une mare de boue. Lorsque Louis raconta sa mésaventure au village, les habitants convinrent de laisser le gnome vivre en paix.
A partir de 1832, l’année de la grande vague de choléra qui s’abattit sur toutes les régions du Québec, le gnome de l’île se fit de moins en moins présent. Selon certaines personnes, il tomba gravement malade et faillit bien rendre l’âme. Voilà pourquoi, aujourd’hui, il n’apparait plus que très rarement, dit-on, aux habitants de l’endroit, préférant se tenir loin des humains et de leurs maladies.
Créatures fantastiques du Québec. 2, Bryan Perro

Rose Latulipe
- Par hailwidis
- Le 05/09/2015
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- Dans Contes et légendes du Québec

L’histoire de Rose Latulipe est aussi terrifiante que mystérieuse. Même si elle remonte au XVIIIème siècle, le destin tragique de cette jeune fille alimente encore aujourd’hui l’imaginaire collectif au Québec. C’était autour de l’an 1700. Pour ceux qui connaissent le petit village de Cloridorme, en Gaspésie, nul besoin de préciser l’allure de ce trou perdu plus longuement. Mais faisons-le quand même! Entre mer et montagnes, imaginons un petit amoncellement de cabanes hospitalières qui abritaient quelques familles de pêcheurs et de villageois, heureux de vivre et de défricher l’Amérique. À Cloridorme, qui ne s’amusait pas risquait de trouver le temps long. La petit Rose Latulipe préféra se ranger du côté des ludiques de ce monde. Elle profitait de chaque moment de bonheur qui s’offrait à elle. Plus que tout, elle aimait danser. De plus, Rose avait la peau blanche et un joli visage d’ange. Son corps s’élançait en manière de grand mannequin, dressé sur de longues jambes fines. Elle faisait l’envie de tous les garçons des environs. Son père lui vouait un amour inconditionnel; il aurait tout fait pour elle. Il veillait à satisfaire le moindre de ses besoins afin qu’elle soit heureuse à chaque instant. Aussi, quand vint le temps d’accorder la main de sa fille a un étranger, monsieur Latulipe s’assura que le jeune aspirant réponde à toutes ses exigences, et la liste était longue...
N’en demeure pas moins que ce qui se produisit cette nuit-là, nul n’aurait pu même l’imaginer. Pourtant cette histoire est bien réelle, croyez-moi, bien que la réalité ait largement dépassé la fiction. Pour cette occasion spéciale de Mardi gras, Rose demanda à son père d’organiser un grand bal. Mais monsieur Latulipe se dit à ce moment que, pour cette soirée, les festivités devaient se terminer à une heure raisonnable. "Je veux bien ma fille, répliqua le bonhomme, mais nous devrons fermer la boutique avant que minuit sonne." Rose se dit qu’une courte veillée ferait bien son affaire, temps que le village au grand complet puisse bien s’amuser. Grand bien leur fasse ! Encore fallait-il respecter la période de carême qui allait débuter.
Dans cette contrée lointaine du Québec, les nuits sont longues. La tradition suggérait aux gens qui travaillaient dur de se laisser aller, de se dégourdir un peu le soir venu. On dansait volontiers sur les airs du violoneux, ou encore on écoutait les légendes, les contes et les autres histoires fantastiques du conteur désigné du coin. Bien entendu, peu de gens savaient lire, mais tous avaient besoin de se divertir!
Pour l’occasion spéciale, monsieur Latulipe invita le fiancé de sa fille. Il s’agissait d’un honnête jeune homme, un peu maladroit, affublé de quelques habitudes avaricieuses, mais un type bien, tout de même, voire un grand sec plein de bonne volonté, mais avec peu d’ambition. Toujours est-il que l’aspirant ne se pointa pas seul. Il était accompagné d’une bande de bons vivants, tous des connaissances ou des proches, des gens du village, puisque la nouvelle courait très vite a Cloridorme et nul n’ignorait que le père Latulipe organisait des veillées à l’emporte-pièce. La soirée allait rondement. Les violoneux du village berçaient leur archet et tapaient du pied comme des diables. La broue dans le toupet, ils fredonnaient des mélodies dansantes avec entrain et vigueur, et tous s’en réjouissaient grandement. Et passe par-ci et passe par-là, Rose Latulipe s’en donnait à cœur joie dans la mêlée. Et puis Gabriel, le fiancé de Rose, se cantonnait dans sa timidité, regardant la compagnie s’épivarder comme une andouille. Mais la jeune fille, quant à elle, ne portait pas attention à la solitude de son prétendant: elle dansait jusqu’à perdre pied. Mais ce que vous êtes sur le point de lire, chers amis, me donne le frisson rien que d’y penser. Je vous le raconte tant bien que mal, puisque mon rôle me le suggère, en espérant que vous y trouverez votre... conte ! Toujours est-il que, dans la cohue et le tapage, on entendit cogner fort à la porte de la cabane de Latulipe. Le bonhomme s’empressa de quitter la compagnie quelques instants, le temps d’aller ouvrir. Mais qui donc pouvait bien se pointer sans invitation à pareille heure ? Car chez les Latulipe, on avait oublié le coup de minuit depuis longtemps déjà. Lorsque s’entrouvrit la porte d’entrée, on vit un étrange personnage tout vêtu de noir apparaitre dans la tempête qui faisait rage. Il s’agissait d’un beau jeune homme au regard ténébreux avec de longs vêtements noirs. Latulipe nota un petit quelque chose d’étrange dans ses yeux. On eut dit que quelqu’un d’autre regardait à travers la vitre de ses pupilles.
- Que puis-je pour vous mon bon ami? lui dit Latulipe.
- Pardonnez-moi de m’imposer de la sorte à l’improviste, cher monsieur, mais, comme je m’amenais dans le coin, j’ai entendu chanter et fredonner et j’étais curieux de voir ce qui se passait chez vous. Vous semblez tous avoir beaucoup de plaisir à ce que je vois. Si ce n’est pas trop impoli, puis-je me joindre à vous, mon bon monsieur ? J’aimerais bien me divertir aussi.
- Allez donc mon garçon, dégrayez-vous tout de suite! Profitez de cette soirée en notre compagnie. Je vais demander à quelqu’un d’aller conduire votre monture à la grange.
Le bonhomme lui proposa de se dévêtir et lui servit un verre de Vespreto sur le champ. Pendant ce temps, un gringalet se chargea du cheval de l’étranger. L’animal dégageait une chaleur effroyable et était une puissante bête d’une hauteur démesurée, au poil très noir et luisant, chacun de ses pas s’enfonçait profondément dans le sol et faisait fondre la neige. Sa respiration donnait la trouille, son regard donnait la trouille, ses coups de queue donnaient la trouille. C’est vous dire! Certes, on n’avait jamais vu pareille monture aux alentours… On se dépêcha d’en informer Latulipe, car la visite de cet étranger n’annonçait rien de bon.
Curieusement, l’inconnu refusa de se dévêtir d’un poil. Les demoiselles ne manquaient pas de remarquer l’élégance de cet homme, sa prestance, ses vêtements, ses gants... Pendant que ces jeunes femmes s’attardaient à l’allure de l’invité, les hommes, quant à eux, admiraient plutôt la majestueuse monture qui se dirigeait à la grange en dégageant beaucoup de fumée.
Qu’à cela ne tienne! Les violoneux se remirent au travail immédiatement et tous reprirent les festivités, à la grande joie de Rose. Bien que le bel inconnu fit l’envie de toutes les demoiselles de la maison, c’est à notre héroïne que le jeune homme proposa une danse. Avec ses yeux perçants et menaçants, il l’avait dans sa mire. Les deux jeunes gens passèrent une bonne partie de la soirée à danser des reels et des cotillons, et la belle Rose en oublia son fiancé esseulé qui supportait tant bien que mal la veillée, accoudé contre une table. Sacré Gabriel ! Il avait beau boire un coup avec les copains, le prétendant passa le temps en jalousant le beau jeune homme qui s’était emparé de sa fiancée. Si les convives avaient tous oublié que, sur le coup de minuit, le mercredi des Cendres s’annonçait à eux, le bonhomme Latulipe, quant à lui, s’en souvenait très bien. Pendant que Rose, atteinte d’une véritable frénésie, virevoltait dans tous les sens au bras de son prince d’un soir, les douze coups d’horloge se firent entendre. Au signe du regard sérieux de Latulipe, les violoneux s’arrêtèrent immédiatement de jouer. Les fêtards se retirèrent du plancher de danse et le calme gagna la cabane. Tous s’arrêtèrent, sauf Rose qui continuait à danser sans musique, comme une folle. Latulipe lui ordonna de cesser son manège et elle s’immobilisa d’un coup sec. Elle fit un geste pour se dégager de son partenaire mais l’inconnu la prit par le bras. "Dansons encore un peu ma jolie, lui dit-il avec un sourire narquois en coin. "Rose était subjuguée par le timbre de sa voix, par les flèches que lui envoyaient ses yeux perçants et brillants. Même si elle voulut se défaire de cet effroyable personnage, elle n’eut d’autre choix que de se laisser porter, hypnotisée, voire subjuguée par le charme magique de son partenaire. Tel un fanfaron, il saisit d’une main un verre remplit d’alcool laissé sur une table et s’écria d’une voix terrible :"je bois à la santé de Satan!" Le jeune homme prit une gorgée, et au même moment, ses yeux lancèrent des faisceaux lumineux dans toute la pièce, repoussant les invités complètement effrayés. Il poussa un grondement terrifiant qui se mêla aux cris et aux hurlements des convives. Puis il se pencha vers Rose et l’embrassa violemment malgré la flamme bleue qui jaillissait de sa bouche.
Mais le bonhomme Latulipe avait la foi. Convaincu d’avoir à faire au diable en personne, il somma le gringalet d’aller chercher le curé qui, heureusement, habitait à quelques pas. Comme un brave homme, le curé arriva chez Latulipe en courant à pleines jambes. Il interpella la Bête d’un ton autoritaire :"lâche cette jeune fille, Satan ! Je te l’ordonne!" Le regard de l’étranger se tourna vers le prêtre qui lui montra aussitôt sa croix bénie pour le chasser de la maison. Le diable poussa alors un cri terrible et s’effaça de l’endroit comme un fantôme, produisant une fumée noire et épaisse. Dans la cabane de Latulipe, il était impossible de voir où était passé celui qui s’y était introduit à l’improviste, pas plus que son cheval qui avait disparu de l’écurie.
Grandes peurs et misères à Cloridorme ! Le curé du village réussit à chasser Satan des environs, mais la maison de Latulipe prit dès lors en feu. Le lendemain matin, aux aurores, on ne vit que des cendres et de la fumée qui s’échappaient encore du brasier tout chaud. Croiriez-vous, cher lecteur, chère lectrice, que le sort de la pauvre Rose diffère ici de la version originale de la légende ? Et bien oui ! Mais vous pouvez vous fier à ce qui suit parce que c’est la vérité pure, celle qui tient depuis près de trois cent ans. Gabriel, qui assista comme tous les autres à la scène d’épouvante, pratiquement mort de peur lui-même, trouva sa fiancée le lendemain. Après une nuit qui s’était éternisée tant le choc était grand, il aperçut sa fiancée vieillie de cinquante ans, la peau ridée, les cheveux cendres comme les vestiges de la cabane qui gisait au beau milieu du village. La brulure que lui avait infligée Satan était encore vive, mais le choc d’avoir fait sa connaissance la faisait souffrir encore davantage... Son esprit affaibli avait peine à se manifester ce matin-là, tant le diable l’avait écorché. Le bonhomme Latulipe avait de la difficulté à le croire, lui qui adorait tant sa fille et qui l’avait vue grandir depuis sa tendre enfance.
Quelques jours plus tard, Rose Latulipe rendit l’âme, comme si le diable la lui avait volée en l’embrassant. Mais n’allez surtout pas croire qu’elle l’avait vendue !
Les grandes légendes québécoises : redécouvrez ces histoires qui ont marqué notre imaginaire, Gaston Gendron

La croix maudite de Causapscal
- Par hailwidis
- Le 05/09/2015
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- Dans Contes et légendes du Québec

Il existe encore aujourd’hui, tout près du village de Causapscal en Gaspésie, une grande croix de bois où, jadis, des rituels d’invocation du démon auraient été pratiqués en de maintes occasions. C’est en cet endroit même, à une intersection routière peu fréquentée, que bon nombre de poules noires auraient été sacrifiées, ouvrant ainsi un passage entre le monde réel et celui des ténèbres.
On a affirmé qu’à l’époque quiconque voulait entrer en contact avec les forces du mal n’avait qu’à se rendre à la croix par une nuit sans lune avec une poule noire enfermée dans un sac. La personne devait se placer directement sous la croix, prendre la poule par les pattes, tête en bas, puis la fendre en deux d’un seul coup sans qu’elle pousse le moindre cri. Pour conclure le rituel, il fallait que le suppliant boive le sang de l’animal, provoquant ainsi l’apparition d’une ombre maléfique qui lui offrait d’emblée, sur un ton lugubre, d’échanger son âme contre la réalisation d’un vœu.
On rapporte que plusieurs habitants de la Marapédia auraient pratiqué ce rituel, et ce, pour différentes raisons. On pouvait se rendre sous la croix de Causpascal dans l’espoir de faire fortune, d’être guéri d’un mal ou de se venger d’un voisin indésirable. On y allait aussi pour augmenter son succès auprès du sexe opposé ou tout simplement dans le but d’obtenir un poste important dans son milieu de travail.
Sans doute s’agissait-il d’hommes et de femmes désespérés ou simplement malhonnêtes. Victimes de leur cupidité, de leur désir de pouvoir ou de leur volonté de plaire à tout prix, ils tablaient sur cette pratique douteuse pour parvenir à leurs fins. Or, on raconte que la plupart d’entre eux auraient connu une mort violente et que leur spectre hanterait la forêt et les routes des environs de la croix. Récemment, plusieurs témoins ont même affirmé avoir assisté, non loin de là, à un sabbat au cours duquel des revenants pratiquaient des danses païennes au son discordant d’une flûte et d’un tambour.
Quant à la croix, elle serait encore fortement imprégnée des sacrilèges de tous ces rituels passés, si bien que toute personne qui la touche peut s’attendre à voir la malchance s’abattre sur elle ou sur son entourage. On dit aussi que, certaines nuits, sans lune, les âmes des damnés de la croix maudite reviennent furtivement dans le monde des vivants. Mieux vaut alors ne pas traîner aux alentours…
Créatures fantastiques du Québec .1, Bryan perro
Photo de Paul Turcotte

Le monstre du lac Memphrémagog
- Par hailwidis
- Le 05/09/2015
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- Dans Contes et légendes du Québec

Même si sa dernière apparition remonte à une cinquantaine d’années, le monstre qui sillonne les eaux du lac Memphrémagog, en Estrie, demeure très présent dans l’esprit des riverains. Bien cachée dans les grottes sous-marines de cette étendue d’eau que l’on dit sans fond, la bête aurait l’aspect d’un grand serpent de mer. Depuis de nombreuses générations, on prétend que les amérindiens vivant sur les rives du lac ne s’y baignaient jamais par crainte d’être dévorés tout ronds.
Un récit de l’écrivain et poète Norman Bingham fondé sur une légende amérindienne raconte l’histoire d’une jeune sqaw qui fut tuée par son époux peu avant que ce dernier fut dévore par un grand serpent. La bête, excitée par le gout de la chair humaine, aurait d’abord bu le sang de la défunte puis aurait nagé sous la surface de l’eau à la recherche d’autres humains pour se sustenter. C’est alors que le monstre aurait aperçu le meurtrier dans son canot et l’aurait avalé devant des dizaines de témoins.
Depuis 1890, les apparitions du monstre du Memphrémagog se sont multipliées. Chaque année, des observateurs témoignent du mouvement anormal des vagues se formant en une large ondulation qui évoque le déplacement d’un gigantesque serpent sous-marin.
Créatures fantastiques du Québec. 1, Bryan Perro

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