Le rocher Percé

Rocher perce

Le rocher Percé ! Avez-vous déjà emprunté la fameuse Côte Surprise, aux abords de la ville de Percé ? Se dresse alors devant vous la véritable 8ème merveille du monde : un immense bloc de roc qui se dresse, fier et robuste, dans les eaux glaciales et agitées du golfe du Saint-Laurent, et percé d’un immense trou béant, tel un œil qui mire l’océan à perte de vue. Saviez-vous que ce joyau du Québec nourrit encore l’imaginaire de notre peuple ? En effet, l’histoire de la belle Blanche de Beaumont et de son fiancé, le Chevalier Raymond de Nérac, est née au temps de la colonisation. Il faut donc remonter au temps où la France était gouvernée par le roi Soleil, sous l’Ancien régime. Mais cette histoire est encore et toujours racontée dans les veillées du jour de l’An.

L’histoire prend place en Normandie. Le mariage de Blanche de Beaumont avec le Chevalier Raymond de Nérac était prévu pour la fin de l’été, tandis que les deux prétendants ne s’étaient pas même encore rencontrés. Mais une rencontre eut tout de même lieu quelques semaines avant la date prévue pour l’union, et cette rencontre fut heureuse. En effet, le jour de son seizième anniversaire, Blanche tomba éperdument amoureuse du chevalier, ce qui, du coup, rendait ce mariage non plus « obligé », comme le dictait l’aristocratie de leur rang, mais, au contraire, oh combien désiré par la prétendante. Nérac, quant à lui, ne se fit certes pas prier pour « désirer » sa fiancée, tant elle était belle et gracieuse ! « Enfin, se dit-il, je peux être aimé comme je souhaite aimer une jeune fille de naissance égale à la mienne. »

Mais, peu avant le mariage, le malheur frappa de plein fouet les jeunes amoureux. Le roi somma Nérac de quitter immédiatement la France avec son régiment pour aller combattre l’ennemi en Amérique. En Nouvelle-France, les combats faisaient rage. Les Iroquois tentaient de résister à l’envahisseur qui souhaitait tant bien que mal coloniser cette terre promise. Mais l’espoir d’un retour prochain conféra quelque force à notre chevalier qui accepta d’entreprendre le périple avec la conviction d’en revenir vivant. Malgré le déchirement des derniers instants, les deux amoureux se résignèrent à se séparer le temps de cette guerre, en songeant au retour triomphal de Nérac en Normandie après la victoire.

Nérac s’engagea donc dans une lutte à finir au Nouveau Monde. Une fois arrivé au canada, il trouva l’hiver fort rude. Le chevalier et son regiment affrontèrent le climat rigoureux du pays, soit la neige, le vent et le froid. Dans une cabane de fortune mal chauffée, il passait les longues soirées d’hiver sans sa belle Blanche qui lui manquait terriblement. De son côté, la demoiselle de Beaumont se morfondait dans son grand château de Normandie. Elle trouva l’hiver fort long à des milliers de lieues de son chevalier. Mais au printemps, elle décida qu’elle en avait assez de mijoter dans l’attente de son fiancé. Mais l’amour, une fois cristallisé, est plus fort que tout. Après de nombreux débats houleux sur la question, il fut décidé que Blanche accompagnât un équipage sur un vaisseau qui se dirigeait vers le Canada sur ordre du roi. Bien sûr, on se doute bien que le comte et le comtesse de Beaumont s’opposèrent farouchement à cette idée qu’ils jugèrent pour le moins farfelue. Ainsi, les amis et surtout les parents de la demoiselle de Beaumont versèrent quelques larmes lors de son départ. Mais elle retint ses pleurs et agita sa main toute frêle en souhaitant que tout se passe pour le mieux lors de la traversée. Nérac eut vent que sa bien-aimée allait le rejoindre en nouvelle-France, pour enfin célébrer leur mariage et vivre à ses côtés. En mer, une bonne partie du voyage se déroula sans heurts. Plusieurs semaines s’écoulèrent et, à bord du navire français, l’on espérait déjà voir apparaitre les côtes de la nouvelle-France. Mais le malheur frappa de nouveau et cette fois les choses allaient mal tourner. Un vaisseau au drapeau macabre se pointa à l’horizon. On comprit alors qu’il s’agissait de pirates ! L’équipage français tenta désespérément de se parer à l’assaut des bandits, mais l’attaque fut si prompte de la part des corsaires qu’elle prit tout le monde de court. On n’eut guère le temps de prévenir le coup : les coups et les canons des pirates ne firent qu’une bouchée des mats. Le navire devenait incontrôlable. L’abordage fut sans pitié. Les français n’y virent que du feu et de la fumée. Nos malheureux offrirent quelque résistance, mais ce fut de courte durée. Les pirates, comme l’ouragan qui témoigne de sa force en mer et sur les côtes, usèrent  d’une rage phénoménale, voire d’une barbarie inégalée contre l’équipage français. Ayant perdu tout espoir de résister et de faire fuir l’ennemi, ils se battirent avec courage et dignité, préférant mourir au combat plutôt que de mourir prisonniers entre les mains de ces violents barbares.

Notre Blanche se tenait non loin des tumultueux affrontements et secourait les blessés et les mourants, leur prodiguant ses meilleurs soins. Elle n’avait que de bonnes paroles pour ceux qui s’apprêtaient à quitter dignement ce bas monde en défendant le drapeau français, tandis que ces barbares des mers n’avaient pas de morale : ils tuaient et saccageaient sans le moindre remords ou état d’âme. Imaginez la fresque digne d’un des plus tristes tableaux d’Eugene Delacroix : cette noble aristocrate, d’une beauté sans nom, pataugeant dans une marée de sang et contournant les cadavres de ses compatriotes qui jonchaient le sol. En plus d’assister à ces scènes désolantes, Blanche fut témoin de la fin atroce de son oncle, le capitaine du navire : le sabre d’un des flibustiers lui fracassa le crâne. Trop meurtrie pour verser de chaudes larmes, elle pria le seigneur d’envoyer un ange cueillir son âme et l’emmener directement au Paradis. Et impossible de chasser ces images hors de son esprit, le mal était inexorable. L’équipage du vaisseau français fut décimé au grand complet, exceptée notre héroïne que les pirates épargnèrent, s’agissant d’une trop belle prise, se disaient-ils, pour la condamner à une mort atroce.

Si bien que le capitaine voulut la garder pour lui seul, tandis que la détresse de la jeune fille endeuillée ne l impressionna guère. Ce barbare ne connaissait nullement les mots compassion et empathie, et encore moins l’humanité qui les commandait. Derrière sa barbe et sa peau balafrée se cachait un homme dur, d’une insensibilité inhumaine. Et vint le moment où il la regarda d’un air défiant et convoiteur :

- Que voulez-vous, espèce de monstre ? lui lança Blanche.

- Vous serez ma femme, répondit le capitaine. Non ! Je suis fiancée, répliqua blanche d’un ton autoritaire.

- A qui ? sacrebleu ! demanda sarcastiquement le capitaine.

- A Raymond de Nérac, chevalier de l’Ordre de Saint-Louis, rétorqua Blanche. Il est capitaine au regiment de Nouvelle-France. C’est lui que j’épouserai, personne d’autre. Il fait présentement honneur au roi en livrant combat aux anglais et aux indigènes.

N’espérant aucune collaboration de la part de sa nouvelle prise, le commandant du vaisseau pirate ordonna à l’équipe de lever les voiles vers Québec où il entrevoyait une excellente occasion de torturer la jeune fille. Aussi, on enferma cette dernière dans une cabine verrouillée, et ce, jusqu’à ce qu’on puisse apercevoir la côte de l’Amérique à l’œil nu.

Quelques jours à peine s'écoulèrent avant qu’une dense foret ne se pointe à l’horizon. Le capitaine fit monter Blanche sur le pont pour lui montrer ce qui devait être sa nouvelle terre d’accueil, l’endroit où elle espérait tant retrouver son amoureux et l’épouser. « La voici donc, cette nouvelle-France ! » exulta le capitaine. A ces paroles, la jeune fille perdit tout contact avec la réalité. Sans même réciter une dernière prière ou faire un signe de croix, Blanche se précipita par-dessus bord, dans les eaux glacées et agitées du golfe du Saint-Laurent. Une sorte de folie s’était emparée d’elle sans avertir. La pauvre n’eut aucune chance de s’en sortir, malgré les efforts (intéressés) des pirates pour la sortir de l’océan. Ainsi Blanche de Beaumont s’engouffra tragiquement dans les eaux profondes du Nouveau-Monde ; les vagues géantes la dérobèrent aux mains de ces bandits qui assistèrent à la scène.

L’équipage du bateau pirate, fort superstitieux, vit d’un très mauvais œil ce qui venait de se produire. Comme si la malédiction venait de les frapper de plein fouet, le capitaine et ses matelots n’osèrent plus prendre la parole tant ils redoutaient qu’un mauvais sort ne leur fut jeté.

Dans les instants qui suivirent la tragédie, un épais brouillard couvrit les environs, empêchant les pirates de mettre le cap vers toute destination. Se trouvant eux aussi dans une région inconnue, ils dérivèrent jusqu’au lendemain. Le brouillard se dissipant peu à peu, le navire s’approcha du majestueux rocher percé. Quelle stupéfaction eurent ces pirates qui ignoraient l’endroit où ils se trouvaient précisément. Mais le capitaine, intrigué par la majesté du rocher, ordonna de s’en approcher le plus possible. Les yeux de l’équipage étaient rivés sur le rocher quand, soudain, ils virent apparaitre, sur le point culminant, le spectre de Blanche de Beaumont, attifé d’une robe blanche immaculée. Les marins, terrifiés par ce retour du sort, poussèrent en chœur des cris d’horreur. Il s’agissait, pour ces durs à cuire, d’une malédiction certaine, et ils avaient désormais la conviction que le malheur allait s’abattre sur eux. De fait, les foudres du fantôme se manifestèrent d’emblée. Des mains immenses s’abaissèrent en direction du vaisseau et changèrent tout l’équipage et leur vaisseau en une masse rocheuse gigantesque.

Encore aujourd’hui, on peut voir des vestiges de ces rochers le long du Cap des Rosiers. Il reste suffisamment de matière pour remarquer l’endroit où s’abattit la malédiction de Blanche de Beaumont. La masse se désagrégea peu à peu avec le temps ; l’érosion des vagues fit son œuvre.

Pendant ce temps, le chevalier de Nérac souffrait terriblement. La légende ne fait pas mention de l’angoisse et de l’ennui qu’il éprouva durant ces longs mois d’attente. Du moins, devait-il combattre les sauvages et les anglais pour sauver l’honneur de la France, et ce, dans le chagrin le plus profond que lui inspirait l’absence de son amour. Son désespoir de n’avoir ni nouvelle ni signe de vie de sa bien-aimée fut tel qu’il n’avait plus le cœur à la guerre. Nérac périt quelques semaines après la mort de sa fiancée. Un iroquois lui transperça le cœur d’une flèche. Ainsi, l’ironie du sort voulu que les deux amoureux purent enfin unir leur destin devant Dieu, mais par la mort…

D’après certains témoins, des apparitions surviennent encore au rocher Percé. Ainsi, par temps brumeux, on peut apercevoir la silhouette de Blanche au-dessus du rocher, regardant au loin, à la recherche de son beau chevalier !

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