Le pont de Québec ou pont du Diable

Pont de quebec

Blasphèmes et malédictions ! Erigé au début du siècle dernier, le pont de Québec possède une histoire riche. Les catastrophes qui se sont produites ont alimentés l’imaginaire québécois au point où plusieurs légendes ont vu le jour depuis ce temps. Comme dans la plupart des contes que notre pays ait porté au cours des quatre derniers siècles, le clergé et le Diable occupent souvent le premier rôle. Vous le verrez dans cette légende, les artisans qui ont participé à la construction du pont auraient peut-être du écouter le curé et… repousser les avances du Diable !

L’histoire du pont de Québec débute dès l’an 1900, mais ce n’est qu’en 1919 qu’on inaugura cette construction gigantesque et unique. On dira bien ce qu’on voudra, mais quand on prend dix-neuf ans pour bâtir un pont, quelque chose ne tourne pas rond. C’est pourtant bien ce qui se produisit. Selon plusieurs sources, il s’agit d’un pont maudit !

Admettons tout de même que pareille entreprise demandait pas mal de génie à cette époque. D’autant que les moyens n’étaient pas les mêmes qu’aujourd’hui, on l’imagine bien, et ce, même si la main-d’œuvre essentiellement autochtone était la meilleure du pays. Etrangement, les amérindiens ne souffraient pas du mal des hauteurs. Quoi qu’il en soit, deux personnes se distinguèrent du lot par leur courage et leur détermination. Il s’agissait de Billy Diamond et de Georges Erasmus. Du cœur au ventre ! Ces deux jeunes gens accomplirent le travail de dis hommes à eux seuls. Plus futé que les autres, Diamond fit part de son inquiétude quant à la structure du pont qu’il jugeait fragile. Il en parla au contremaitre, qui fit la sourde oreille au lieu d’en glisser un mot à l’ingénieur en chef.

Bien que les amérindiens étaient davantage portés vers l’anglais pour des raisons historiques, ils s’appropriaient néanmoins très aisément les blasphèmes et les jurons que les autres travailleurs canadiens-français osaient crier à tue-tête. Tout l’outillage clérical y passait, ce qui en disait long au sujet du vocabulaire des ouvriers et de leur dévotion pour l’Eglise… Mais le curé Bonsecours de la paroisse de Sillery, aumônier des travailleurs à l’époque, avait l’oreille fine. Il portait attention à toutes les conversations qui lui passaient sous le nez. Un beau jour, le curé vint s’asseoir avec la compagnie pendant la pause-repas et prit la parole :

- Je préfère vous le dire, mes amis : si vous continuez à blasphémer de la sorte, jamais le pont ne se construira, déclara le curé avec beaucoup d’assurance.

- Comment faites-vous pour savoir ça ? répondit Diamond en fanfaron.

- Sachez que les murs ont des oreilles et que Dieu est partout, répliqua le curé.

- Des murs ? Ou ça ? demanda Erasmus.

- Dans le Far West ! répondit le curé.

Visiblement irrité par la question de l’amérindien, le bouillon monta dans la gorge du curé. En plein après-midi, sous un soleil ardent, son front luisait de sueur et ses yeux étaient de braise… Il se leva d’un coup sec et quitta les lieux. Pendant ce temps ; Diamond et Erasmus esquissaient un sourire baveux, l’un d’eux levant une fesse pour mieux péter.

Ce n’était évidemment rien pour empêcher les hommes de sacrer à volonté. Du reste, le curé venait faire sa tournée de temps en temps, leur répétant la même chanson : « si vous ne cessez pas de blasphémer, vous pouvez tout de suite oublier l’inauguration de ce pont ». Mais les ouvriers s’en moquaient et continuaient d’invoquer tous les objets de culte du Vatican au grand complet.

Le matin du 29 aout 1907, un ingénieur, membre d’une équipe d’inspection de la structure du pont, fit parvenir un télégramme au contremaitre. Dans sa lettre, il indiquait que les travaux devaient cesser pour assurer la sécurité des travailleurs. Selon lui, ils devaient voir à renforcer les assises qui menaçaient de céder à tout instant.

« Ne mettez pas de charge additionnelle sur le pont de Québec pour le moment. Vous feriez mieux de faire une examen minutieux immédiatement ».

Un monteur du nom de Beauvais se trouvait sur la structure du pont, juché à une dizaine de mètres dans les airs. Son travail ? Poser des rivets. Le boulot allait bon train cette journée-là, mais vers la fin de l’après-midi, le travailleur nota une anomalie à l’une des pièces qu’il venait tout juste de fixer au pont. Il nota que l’un des rivets s’était pour ainsi dire cassé. Et juste au moment où il voulut avertir le contremaitre de cet incident, le désastre se produisit.

Soixante-quinze ouvriers présents périrent après l’écroulement de la structure du pont dans les eaux tumultueuses du fleuve Saint-Laurent. Une partie importante de la construction s’était effondrée alors que plusieurs avaient pressenti le désastre. En tout, quatre-vingt-six travailleurs se trouvaient sur le pont au moment où la structure a cédé. Partout dans les environs, on entendit un vacarme terrifiant quand le métal se mit à tordre. Même à plus de dix kilomètres à la ronde, on croyait au tremblement de terre. Dans la cohue, Beauvais n’eut même pas le temps pour un signe de croix ou une petite prière ; il sentit les poutres tomber dans le vide, sous ses pieds… Sa chute ne fut pourtant pas fatale, heureusement pour lui, et il parvint à sa dégager des débris métalliques. Il s’en sortit avec une fracture et quelques égratignures. Aussi ce fut probablement le fruit d’un miracle si le mécanicien Rodrigue survécut à la dégringolade de sa locomotive qui sombra dans le fleuve. Un bateau vint à sa rescousse alors qu’il tentait désespérément de garder sa tête hors de l’eau. Sans doute le plus chanceux de tous fut un dénommé Huot. Au moment où il s’apprêtait à sonner la fin du quart de travail, il sentit le tablier du pont glisser sous ses pieds. Il eut le temps de s’enfuir à toutes jambes et de regagner la terre ferme au moment où il entendit les poutres se tordre derrière lui.

Hélas, les chanceux furent moins nombreux que les autres. Soixante-quinze travailleurs sur un total de quatre-vingt-six périrent. Pour certains, ce fut le poids de l’acier qui les écrasa, pour les autres, ce fut la chute vertigineuse, voire fatale dans le fleuve glacé. Quelques-uns, encore vivants après la chute dans le Saint-Laurent, se noyèrent devant le regard impuissant de ceux sur la terre ferme. Aujourd’hui encore, on retrouve, en mémoire de cet événement tragique, au cimetière de Saint-Romuald, des épitaphes composées de pièces de métal récupérées des décombres de la structure en partie engloutie et dont quelques poutres purent être récupérées.

Dans les jours qui suivirent la catastrophe, le reste de l’équipe devint soudainement plus superstitieux, se souvenant bien sur des propos du curé. Aussi, le contremaitre décida de suivre les recommandations du curé lors de la reprise des travaux. L’interdiction totale de blasphémer pendant l’édification du pont fut émise. Quiconque contrevenait au règlement était automatiquement renvoyé.

Le plus candide des lecteurs se demandera certainement pourquoi on décida de poursuivre les travaux de ce pont maudit. Souvenons-nous qu’à l’époque, la ville de Québec avait besoin de ce pont métallique pour son développement économique. Et l’arrivée du chemin de fer à Québec, au cours du XIXème siècle, motiva la création d’une compagnie qui avait pour mandat d’édifier un pont.

Une telle catastrophe ébranla la communauté locale, de même que les ingénieurs et les travailleurs spécialistes qui en entendirent parler. Le site devint un lieu de pèlerinage pour ces personnes qui furent touchées de près par le triste événement. Il fallait maintenant tout dégager afin de permettre aux ouvriers de reprendre les travaux. Ce n’est que quelques années plus tard qu’on forma une deuxième équipe composée d’ingénieurs, de monteurs et d’ouvriers spécialisés. Bien entendu, on changea les plans et plusieurs modifications furent apportées pour éviter qu’une deuxième charge soit exempte d’erreurs. Lorsque le gouvernement du Canada reprit le projet en main, on prit soin d’éviter toute erreur de calcul ou d’estimation. Aussi, on opta pour un autre type d’acier et pour une construction plus robuste.

Malgré toutes les bonnes intentions des nouveaux instigateurs du projet, la malheur frappa de nouveau. Un 11 septembre, mais en 1916 celui-là, soit un peu plus de neuf ans après la tragédie qui coûta la vie à soixante-quinze travailleurs, une autre partie du pont sombra dans le fleuve. Cette fois, ce fut la travée centrale qu’on s’affairait à installer selon les règles de l’art. Du coup, les noms de treize autres travailleurs s’ajoutèrent à la liste des personnes qui périrent durant la construction de ce pont maudit.

Après seize années de travaux, de tragédies, de blasphèmes et de malédictions, le contremaitre se retrouvait le bec dans l’eau, sans vouloir faire de mauvais jeux de mots. Les dirigeants des travaux devinrent inéluctablement anxieux, car ils craignaient une nouvelle commission royale d’enquête. Mais, à la fois, ils étaient si près du but. Dans la cohue qui suivit la deuxième catastrophe, on congédia les ingénieurs qu’on jugeait fort négligents concernant la sécurité des artisans.

Toutefois, les hommes du chantier ne désespéraient pas. Même si tous avaient la mine basse et le regard timoré, il fallait terminer la construction de ce pont, une aventure qui n’en finissait plus. Mais pour arriver à la fin des travaux, on se devait d’embaucher des ingénieurs. Alors que le contremaitre se mettait à la recherche de spécialistes qui étaient une denrée rare à l’époque, un homme se présenta au chantier.

- Vous êtes le contremaitre ? lui demanda l’inconnu.

- Oui, c’est exact, lui répondit-il d’un air surpris.

- Je suis ingénieur, voulez-vous m’embaucher ? demanda l’homme avant d’ajouter :

« Je vais vous le construire, votre pont ! Je vous assure qu’il n’y aura plus de catastrophe. En revanche, la première personne qui traversera la structure devra me vendre son âme ! »

Le contremaitre ne porta pas attention à la dernière phrase que cet homme aux allures bizarres venait de lui dire. Etonnamment, il ne lui posa pas davantage de questions, tout hypnotisé qu’il était soudain, et il confia le travail à cette personne pourtant inconnue.

La structure du pont fut achevée en 1917. Mais l’inauguration officielle de la construction eut lieu seulement deux en plus tard, soit en 1919. Pour l’occasion, le prince de Galles se déplaça ainsi que plusieurs personnalités politiques du Québec. Bien entendu, tous les travailleurs du pont furent invités à la cérémonie, dont le mystérieux ingénieur qui avait donc tenu promesse. C’est alors que s’approcha de lui le contremaitre vit, dans ses yeux vitreux, une malice indicible. Pour tout dire, l’homme avait l’air du diable en personne. Un peu plus et de la fumée lui sortait par les oreilles. En voyant cela, le contremaitre tourna les talons tout en se remémorant le jour de leur première rencontre. Les paroles de l’homme lui revinrent nettement à l’esprit : « en revanche, la première personne qui traversera la structure devra me vendre son âme… » Noyé dans ce souvenir dont il comprenait enfin le sens, mais trop tard, le contremaitre fut soudain transi d’effroi. Et alors qu’on s’apprêtait à enjamber la travée, le contremaitre aperçut un chat noir qui rôdait aux alentours. Sans même y penser, il le saisit d’une main et le lança sur le Diable et les deux disparurent en même temps, comme par magie. Néanmoins, on retrouva, juste un peu plus loin, une poignée de poils ensanglantés. L’achèvement de la construction du pont de Québec serait-elle l’œuvre du Diable ?

Si vous vous rendez à Québec un jour, et que vous souhaitiez traverser le fleuve, il vaudrait peut-être mieux emprunter le pont Pierre-Laporte car il paraît que le diable attend toujours de se venger….

Les grandes légendes québécoises : redécouvrez ces histoires qui ont marqué notre imaginaire, Gaston Gendron

Pont

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